« Nulle part, sinon l’univers » – Nouvelle de Sylvain Somprou

   À cette heure-ci, où nous sommes, tout a changé. Tout a tremblé d’abord, mais je ne m’en souviens plus. Mon père m’a installé dans ma chambre. Chambre d’enfant. Chambre d’avant. Ma mère pleurnichait sans un son sur le seuil. Je n’ai jamais vu plus belle tristesse que ses yeux luisants au silence, tout à fait comme les anges. Ma mère… Faussement autoritaire, brave, pas friable. Il y avait de quoi faire rougir l’existence à la surprendre pleurer.

   Ma sœur est restée dans le couloir. “C’est comme une mise en tombeau dans cette chambre”. La chaleur est dense, trop poisseuse, presque vraie. Avant d’entrer j’ai jeté mes yeux sur elle. Elle est comme moi, comme nous tous maintenant. L’originalité ne pousse plus que dans les jardins d’enfants. Elle ouvre plusieurs fois sans raison les mêmes applications, les amas de pixels. Elle attend, comme j’attendais, un contact. Avec les visages qu’on aime, et même moins, drogués à l’attention qu’on nous porte. Je comprends la futilité qui se joue sur la vie, et toute son intensité. Ma sœur refuse de me regarder. Je ne lui en veux pas.

   La grâce. Sans travail. Sans mensonge. Sans artifice. Voilà ce que je croyais du monde. Mais il rugit, baveux, sans élégance, et il faut rester silencieux. L’homme est un long travail. Le silence, la légèreté, l’absence d’opinion, c’est là le cœur de l’existence, fragile et rare. “Idiot”. C’est une bonne définition, d’après mon père, pour moi. Je suis d’accord. Avant l’accident il m’avait dit : “Écoute, à ton âge je ne comprenais rien, et c’était très bien. Après on se fige, on grandit, c’est comme ça. On meurt immobile. Parce qu’on sait, peut-être”. Je ne comprends toujours pas bien ce qu’il voulait dire, mais ce qui est sûr c’est que l’immobilité est là. Il voulait que j’étudie, mais pas fort, histoire de causer. L’encouragement était à la liberté d’action tant que ma moyenne générale chuchotait les douze. Il ne faut pas de grandes ambitions pour bien vivre. L’apaisement féconde la sérénité, il faut éviter l’ennui. Notre vacuité intime nous y mène toujours. Alors mon père : “Il faut baiser. Aimer aussi. Ça travaille l’imagination plus que le voyage. C’est sur l’ongle de la vie. Très léger. L’amour se fait sur le silence, tisse l’insaisissable, et s’assoit. Et cela suffit.” Ça doit être l’orgueil qui veut plus, et l’homme en crache des citernes. Restons calmes, ici, sur le lit, il n’y a rien à haïr. Peut être nous-mêmes, mais pas plus. Il faut rester sobre avec la haine, la saturation refroidit l’âme, tenir chaud est un beau don, retenez-le.

   Ma famille a des yeux, quelques belles femmes, deux ou trois hommes courageux, quelques cœurs aussi. Elle se tend devant l’existence. Sans prétention. Absolument vaincue déjà. Mon père est un cas intraitable. Le retour dans la maison, la maison changée, la maison où j’ai su l’enfance, la maison qui s’était oubliée, le retour, c’est fait, je l’ai dit, dans les bras de mon père. Il n’a pas souvent était doux, pas souvent rude non plus. Il avait la voix ample, calme, ronronnante sur l’air. Il avait ça dans le cœur, d’être juste. Je n’ai pas de peine vers lui. Il n’en a pas vers moi. Il m’a toujours voulu loin, sur d’autres bords de vie. Quand nous remontions le grand boulevard, là où les enfants ne lâchent pas la main des mamans, lui, il allait se loger dans l’ombre des immeubles. Un œil sur moi qui avait reçu l’ordre de prendre le soleil. Je ne reconnais pas là un manque d’amour ni même un manque d’attention. C’était simplement sa façon de me faire traverser le jour. Nous pouvions à peine nous regarder avec mon père. Soit ses yeux m’étaient trop denses, soit les miens trop vides. Quand nous n’avons rien à dire, le silence est comme Dieu, plein de chaleur et d’indifférence. Depuis le retour, ici, la chambre, dans la chambre, il me regarde et il parle. Peut-être que mon immobilité l’inspire, que mon mutisme le libère. Deux heures par jour, le soir, il s’assoit. Fauteuil en daim, pour moi marron. Un fauteuil sans bras. Arrondi. Brodé, je crois, sur l’arrière, avec une sorte de sigle familial. Pas le nôtre. Nous n’avons pas de blasons. Nous sommes bas sur la société, de l’autre côté de tout, du côté des boues, des murs humides, des repas gras, des habits mités, vieux, tâchés. Une famille toute tâchée. Sans rien. Une famille presque sans nom. Assis là, il fixe mes yeux. Les miens sont ballants, il y trouve toujours un point d’accroche. Il est précis l’ancien, il sait les regards, il sait tout ça, alors il parle. Moi, depuis les coussins, je n’écoute plus. J’ai vieilli avant lui.

   J’ai passé quatre mois à l’hôpital après l’accident. Les deux premiers mois, je ne les ai pas sentis. À l’hôpital, ma vie s’était faite peintre, plongeant ses pinceaux dans mon cerveaux semblable à une palette, et je n’étais maître de rien. Elle avait changée sa forme, sa couleur, pris de tout nouveaux traits. Avant j’étais une toile à l’état d’étude, en flottant au-delà du monde, j’étais devenu un tableau qui n’attendait qu’une dernière touche, cachée là où seule l’imagination peut aller.

   Dans l’accident une mère est morte dans la voiture d’en face. Et une fille, Myrtille, est paralysée, exactement comme moi. La mort est la plus pure expression de l’infini. Elle a la finesse de tout rassembler et de tout séparer. Les anges ne diront rien. L’existence est passée, il n’en ont rien retenu. Il n’y a rien à en retenir. On vit, comme on le peut. Ils sont beaucoup, les hommes, à ne pas le comprendre, à s’entêter, à ramper hors de leurs condition, tout poisseux d’espoir, épais et bien visible, presque à demander qu’on les châtie, chahute, pour être remarquables, à même la merde qu’ils ne supportent plus. J’ai vécu parmi les grouillants. Sans en sortir indemne.

   Dans l’accident j’ai pensé à Nina. Nina avait les yeux verts. Une lueur scandaleuse là où le reste du monde n’a que des dents. Des sourcils fins, doux rien qu’au regard. Des lèvres parfumées roses pâles qui donnaient une valeur perle à une peau mate. Elle était comme entre deux existences. Je la jugeais née d’une écorce en flammes, un soleil saignant dans la bouche. Il est des rencontres que l’on tient toujours trop loin de nous. Elle était d’un univers dénué d’irritation, ses paupières onctueuses refusaient de fermer sous le poids de l’ennui. Elle m’exaspérait de ses formes qu’elle dispensait en dormant avec le jour. Un soir, Nina était apparue dans sa silencieuse lumière, faisant, par habitude, charité à la nuit. Elle est partie quelques mois avant que je ne percute cette voiture. Pauvres soleils tristes. J’aurais pu lui dire, au même moment, et pour les mêmes raisons : “Reste”, mais cela n’aurait pas bruit plus qu’un écho. Il faut être honnête, les voix souvent ne changent rien. Il n’y a que les enfants qui savent vivre. Il n’y a que le temps qui n’existe plus. Il n’y a que la profondeur d’une main qui s’étend, pour coucher l’humanité. Il y a celle que vous avez aimé, celle que vous aimez, celle que vous aimerez, sur un seul et unique visage. Il est de la nature humaine que de croire, et pourtant vous douterez. Toujours vous douterez. Je n’ai que mes yeux pour vous parlez. Ni mes lèvres, ni mes mains, ne sont capables de transmettre la douce lutte que je ressens. La lumière est dans tous les cœurs de pierre, dans tous les fils de la peur. J’ai vu l’agonie de toutes mes naissances. Comment parler juste, comment oublier les images sur les toiles. Il faudra faire la vie de la mort sur tout ce qui se crée. Nous n’avons plus aucun besoin de l’univers. Tous les mots sont dérisoires, illusoires, navrants, et beaux. Il n’y a pas de poèmes comme une aile fendue de papillon. Il n’y a pas de vie qui ne fléchit devant le sourire de nos pères. Personne ne raconte mieux l’histoire que le fond d’une ride. Il n’y a pas plus belle note que la caresse d’une main de mère. Les lacs vous feront pleurer, car au milieu de leur glace vous vous verrez naître, aimer, et mourir. Voilà la vie, grimper en soi, se hisser en l’autre, devenir le ciel et les oiseaux qui le peuplent. Il y aura les larmes de la désespérance, il y aura les fous qui viendront les embrasser. Il y aura tout l’amour de votre cœur, et les yeux brillants de ceux qui vous aiment. Il y aura tous les départs qui vous rattrapent. Il y aura toutes vos phrases, que même le vent oubliera de toucher. Vous serez des enfants éternels. Vous serez les larmes, qui feront battre le cœur du monde. Et puis tant pis. Elle n’avait plus confiance du tout, douce comme elle est. Moi, j’étais pas très différent, pas assez différent. Puis y’avait toute une vie à refaire, de l’ambition, tout l’espoir que je n’avais plus, là, dans ses deux yeux verts. Vraie comète. Derrière la danse, derrière les mots, il reste ce qu’on sait, et d’elle, je ne savais presque rien. Je n’avais pas à donner. Elle n’en voyait pas, d’alchimie, elle avait certainement raison. Je ne sens pas les alchimies, je ne les sens plus. Je me fie aux autres maintenant, je suis plus rebelle du tout, les contres c’est affaire d’éternité. Je voyage dans des cheveux, des bruits de sourire, enfin dans les yeux, toujours, c’est calamiteux, mon obsession, pour les yeux. Elle n’est pas partie sans tempête. Elle a balayé ce que j’avais accroché dans le monde. Nous n’avons rien vécu. Mais j’ai déjà du manque. Malgré tout, elle, c’est un cœur d’enfant. Elle restera toute mystère, elle ne changera pas, même avant d’aimer, pas même avant de partir. Il y a des filles c’est sûr. Avec elle j’ai tutoyé l’infini.
   J’ai caressé un peu la douceur de ce qui berce la vie. Mais c’est fini. Bien fini. J’espère. Parce que ce genre de tout ça n’en finit pas de boucler. Une semaine,  deux, ça revient. On se détache pas, le temps ça rend mûr, rien de plus. On ne se noie pas dans les souvenirs, on a la tête très au-dessus. Il faut laisser la nuit, tous les amours finissent dans un rêve.

    J’ai évité les yeux des filles. Je savais pourquoi. Ça n’arrête pas de vous faire le monde tel qu’il ne l’est pas. Ça tient pas devant l’existence. Puis on s’y laisse aux yeux d’une fille. Parce que de là où on les voit, on s’imagine une comète aussi loin qu’un enfant peut aller. Mais ça ne suffit pas. J’ai mis longtemps à accepter le changement, accepter le trauma, longtemps. C’est commun, c’est pas rare d’être friable, il vaut mieux s’en taire. Aujourd’hui j’ai peur du manque comme j’ai eu peur des yeux d’une fille. On est rien, quelquefois pas grand chose. Être aussi bas, ce n’est pas sérieux. Personne ne vous le permet, même pas votre premier père, le miroir. Il est doux le ciel qui bégaye. Il m’empêche de lire, il m’empêche d’écrire aussi. À part une ou deux lignes : “À cette heure-ci, où nous sommes, tout a changé. Tout a tremblé, d’abord, mais je ne m’en souviens plus. Mon père m’a installé dans ma chambre. Ma mère pleurnichait sans un son sur le seuil. Je n’ai jamais vu plus belle tristesse que ses yeux luisants au silence, tout à fait comme les anges.”

    Chez moi y’avait de ça. En face, tout juste, la colère dans le crépi, les larmes trop vécues, les visages de ceux qui ont cru à l’infini et au retour des choses, beaucoup, mais qui n’en ont gardé qu’une marque : l’éternel mesquinerie de l’existence. On se gâte de nos malheurs, vraiment, au moins, il reste quelque chose à imaginer.

    Le néant ne se conçoit pas sur des certitudes. Je ne me souviens plus de quelle couleur a vomi le soleil. Je n’ai pas le temps. Ici je n’irai nulle part, sinon sur l’univers. L’absence blanchit la nuit. On m’a laissé tout à la charogne, moi qui ne jurais que par la plus étoilante des féeries.

Texte : Tous droits réservés @sylvainsomprou
Image : Tableau extrait de la série "La voix du néant". Tous droits réservés @valentinderom; Instagram :@valentinmorde
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