#ParodierBovary – De la créativité des secondes…

 

Nous plaçons ici certaines productions réalisées en groupes par des élèves de Seconde. Cette séance s’inscrivait dans une séquence intitulée « Regards sur les femmes du 19ème siècle », organisée en fin d’année scolaire. L’activité d’écriture collective a ainsi été menée par des futur(e)s élèves de Première, en fin de séquence et après une lecture analytique mettant tout particulièrement l’accent sur la question du point de vue. Certains textes ont enfin donné lieu à des mises en voix, lors des ateliers de fin d’année.

 Lecture analytique de départ : Emma Bovary, Gustave Flaubert, deuxième partie, chapitre XII, 1857.

        Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d’épargne ; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n’importe où ; d’ailleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprît le piano. Ah ! qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait pour les deux soeurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s’occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.
       Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.
       Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils  allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.
Prolongement de la lecture analytique et réflexion sur la parodie.

Travaux d’écriture : De la lecture à l’écriture

Nous proposons ici volontairement divers types de réalisations : certains groupes ont réussi, au terme de la séance, à travailler sur l’ensemble du texte, alors que d’autres se sont plutôt concentrés sur un paragraphe, selon le point de vue adopté et le niveau du groupe en français. Malgré les consignes, les productions proposées ici révèlent les difficultés qu’ont pu rencontrer certain(e)s élèves dans la transposition, dans l’aptitude à exploiter une langue orale, parfois (très) familière, etc. Les textes que nous présentons ci-dessous ont également donné lieu à une correction collective et à un travail sur le brouillon. Aussi avons-nous choisi de conserver certains choix stylistiques et orthographiques des élèves. 

Production de J. et S intitulée « Madame Bovary rajeunit de 150 ans »

​      Quand il rentrait de son taff’au milieu de la night, il la laissait pioncer tranquille. En plus du fait qu’elle avait coûté une blinde, la veilleuse faisait une ombre trop bizarre sur le mur. La mioche dormait dans son berceau près du clic-clac, qui une fois ses rideaux fermés, ressemblait de façon dérangeanteàune yourte. Charles les calculait, et entendait le petit souffle de sa gamine. La p’tite elle allait pousser, chaque année, elle allait devenir de plus en plus bonne. Il l’imaginait le soir après le bahut, riant comme une baleine, son Eastpack dégueulasse sur le dos. Ensuite, il faudrait la foutre àl’internat ; encore un truc qui lui coûterait la peau du uk. Wesh la galère que c’est ! Bah du coup, il bombine. Pour payer ça faudrait qu’il loue un ter-ter dans un trou pas loin, mais bon faudrait qu’il le tchek tous les matins en allant soigner ses bouzeux. Puis il garderait du fric pour le mettre au Crédit Agricole. Et puis bon, il se démerderait pour pas mettre sa fille à la rue. Selon Charlot, des culs-terreux prêts àcrever, y’en aurait toujours. En gros, il voulait pas devenir un blédard. Ah comment elle serait fraîche àquinze piges quand elle ressemblerait àsa daronne et qu’elle irait faire la belle avec son galure en foin sur la tronche. Les deux, elles seraient Zack et Cody, version meufs. Mais bon, qui naît fille reste àsa place et il se voyait bien le soir en train de chiller pendant qu’elle lui recoudrait ses crocs et qu’elle lui astiquerait toute la piaule sous les rayons de la loupiote, en restant agréable et pas chiante. Enfin il la caserait et lui trouverait un keum cool, bronzéet barak qui la mettrait ienb durant toute sa life.
​   Emma, elle pionçait pas, elle faisait genre de dormir. Et pendant que l’aut’roupillait elle avait d’autresdreams dans sa tête.
Emma, elle, elle se voyait déjà en vadrouille dans un autre pays, avec des canassons qui tireraient sa berline. Elle se faisait une vie avec ses amants du genre «finale du Bachelor». Elle s’imaginait dans des villes chanmées avecgrave de marbre, de clochers et de cigognes. Elle se croyait au cabaret avec des meufs en rouge qui lui feraient une standing ovation en lui jetant des bouquets. Dans sa tête, c’était Despacitoversion mulets, guitares, et bruits de fontaine, d’ailleurs ça faisait mouiller les statues. Ah, et aussi y’avait masse de fruits sous leurs ieps. Ensuite, avec son amant, ils se feraient une p’tite soirée au calme dans un bled pauméoùles pêcheursétendraient leurs sardines. Ça puait la mort, mais bon, c’était leur trip. Ils habiteraient dans une bicoque sous les cocotiers en mode Miami Beach. En gros, ils vivraient d’amour et d’eau fraîche avec son keum et feraient des balades en pédalo, les orteils tout confits par le sable. La nuit, ils materaient la Grande Ourse, la p’tite Ourse et toutes les autres dans leur pyjama Prada. ‘Fin bref, tout ça c’était vraiment le giga goal pour elle. Ça y est, elle se voyait déjàsur le bord du bateau avec son Jack derrière elle, écartant les bras en chantant du Céline Dion sous un putain de soleil des tropiques. Mais au moment oùelle est le plus àfond dans son rêve, sa morveuse se met àtousser et c’est come back à la réalité, oùelle se paye une bonne insomnie. Du coup, elle arrive à pioncer qu’au petit matin, quand l’aut’ chiard de Justin vient ouvrir les stores de son boui-boui.Dur.

Production de J., M et H. 

     C’est l’histoire d’un gars qui rentre à sa baraque, au milieu de la nuit. Il ne veut pas réveiller sa gamine, donc il ne fait pas de bruit. C’est le genre de mec très matérialiste qui regarde H24 ses objets. Puis, il pense au futur de sa gosse. Il la voit déjà revenir du bahut avec ses potes, ses reufs, ses cops et son beau panier. Il veut l’envoyer en pension, ça lui évitera de s’embêter avec elle à la maison, mais il y a un problème, c’est que ça va lui coûter un max de tunes ! Du coup, il réveille son cerveau et pense louer une petite baraque fermière pas très loin, dans la cambrousse, comme ça, il ira voir ses malades. Il économiserait le revenu. Pour avoir tout ça, il déjeunera avec son pote Cetelem. Il fera le boursicoteur pour brasser plus de cash. Comme ça, il pourra élever correctement Berthe. Ah ! À quinze ans, comme elle sera belle ! Elle ressemblera exactement à une voiture volée. Pour imiter sa mère, elle portera de grands chapeaux de paille comme Paillasse, l’épouvantail. Il se la voit déjà bosser, à lui faire des chaussons. Elle fera également femme de ménage dans la maison, plusieurs métiers divers quoi. Et puis, il lui trouvera un beau mec qui la rendrait heureuse.

Production de J. & T.

     Quand le keum est rentré dans sa baraque, il ne voulait pas soûler sa meuf. Sa vieille lampe était allumée. Charles les téma. Il croyait entendre sa gosse respirer comme un insecte chelou. Elle grandirait vite : il la voyait déjà qui revenait du bahut en hurlant comme une hystérique, toute craspouille, avec des taches de bouffe sur son tee-shirt. Alors il réfléchissait. Et il habitait dans un bled, il foutrait sa gamine en pension pour qu’elle ramasse masse de thunes. Il économiserait des liasses et les placerait à la queban. Ce cocu ne voulait pas que Berthe finisse comme une caillera ou une cassos. Ah putain  qu’est ce qu’elle s’ra bonne à ses quinze piges quand elle ressemblera à sa daronne. Elle travaillerait H24, parce que sa mère serait occupée à rendre cocu son père. Et la michto se trouverait un gars plein d’oseille et ça durerait toute sa life.

 

Sources : Emma Bovary, Flaubert, Les Bolosses des Belles lettres; 
Image : Flaubert, Collectif Or2vue, Rouen, Musée maritime, fluvial et portuaire.
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