« Myrtille » – Nouvelle de Sylvain Somprou

Le réveil peut sonner sans limite, et le ciel matinal nouer ses amours avec les oiseaux qui le peuplent. Le temps que mon corps se retourne, qu’il se redresse, raideur cadavérique, mais chaude, et qu’il attende vulgairement les soins de cette dingue lumière, voleuse de sommeil. Aujourd’hui je ne sens rien. Sûrement que le petit déjeuner n’est pas prêt. J’entends à travers trois murs les craquements du long et habituel ronflement de papa. Margaret sort de ma chambre. Elle bafouille des bruits stridents mais inaudibles, elle n’attend aucune réponse, elle sait que je n’en donne plus.

Les vagues sur le lino du couloir se plient un peu, mes oreilles s’excitent, c’est les bottines d’Élodie qui réchauffent le bout de mes ongles, avec leurs échos qui ricanent. Elle me fait un signe de la main.

Je vais rester là dix minutes et approximativement quarante secondes, pour que les œufs, les tartines, et le café bleu arrivent sur un plateau en plastique. Je mange.

J’avais  oublié que c’était dimanche. J’aurai voulu rester devant la fenêtre, il y a les feuilles qui commencent à tomber. C’est le spectacle érotique d’un peuplier blanc qui se dénude, les érables et les platanes en fond, qui laissent leurs corps tout entier aux frémissements de l’automne. Rien de plus orgasmique, je veux voir le monde qui sait l’heure de se livrer. Mais c’est dimanche. Et le dimanche, ma saleté de carcasse doit “prendre le bon air”. Une balade programmée, sur les digues et les falaises de notre chatoyante côte bretonne. Comme d’habitude papa marchera derrière moi, il me racontera des anecdotes, ou se taira. Il ne veut personne avec nous. Il me veut pour lui tout seul dans ce voyage hebdomadaire.

Mon père a au cœur des balafres incroyables. Il a tant vécu qu’on dirait qu’il n’est pas né. Moi qui ne sais plus sourire, qui suis laissée à l’abandon par mes deux paupières, j’aimerais trop souvent lui dire qu’il n’est qu’un enfant aux yeux de mouches. Mais mon corps n’en finit pas de m’apprendre à me taire.

L’odeur de la crème chauffante vient titiller mon nez, qui n’en peut plus, ni des parfums lourds, ni des parfums légers. Personne ne s’en rend compte, mais ma roue droite fait un grincement horrifique. Il faudrait s’apprendre à lire les yeux, faire mourir le langage, tout serait plus simple, plus clair.

Voici la côte. Margaret restera à la voiture, quand elle aura fini d’enlacer ma grosse écharpe, et mon châle azur autour de mon corps de chair et de fer. En ce moment elle lit un livre qui n’a pas de titre. Un livre complètement vert. Papa n’a de cesse de répéter que ce livre est une horreur, mais il n’en donne jamais le nom. Je serais capable de tuer pour savoir ce que c’est. Parfois je cours si vite sur la jetée que mes deux yeux s’assèchent et pleurent. Mais personne ne le voit, le néant rigole, lui il y fait attention. Papa qui ne conduit plus, regarde les voitures qui passent sur la route en lacets, ses yeux transpirent la nostalgie de l’avenir jamais vécu. Une toux rauque, témoin de son amertume à l’égard de l’insouciance des automobilistes, raconte toute l’histoire.  Un raclement de gorge transporte bruits éclatants et cris timorés. Ses lunettes de soleil restent incapables de mentir, il a ses deux yeux sur ma prison, il l’exècre. Aujourd’hui, il ne parlera pas. Aujourd’hui c’est sans masque qu’il me poussera sur la promenade.

Nous échangeons une longue discussion qui se passe des charmes de la langue. J’en dis sûrement autant que lui, mais nos échanges sont vains, vides. Personne ne lui a jamais montré comment entendre les silences. Il n’a pas le talent d’Élodie. Et sa vieillesse l’encourage peut-être à ne jamais avoir tort, à penser écouter et comprendre, sans connaître rien du vent qui le berce.

L’estomac du paysage dans lequel je roule, et râle, n’en finit pas de me faire fondre. Il ne me digère pas. Il me vomit. Comme les mannequins, immobiles et morts des photos géantes, vomissent leurs biles avant leurs spectacles macabres, exhibant leurs cadavres exagérément vivants, sur un podium d’artifice blanc. De cet univers j’en connais tous les buissons, tous les remous, toutes les couleurs, les nuances de gris sur le gris. Le phare, qui darde son œil, Dieu du ponton, vers les bateaux statiques, et leurs allures de danseurs sur les incartades de l’océan. Le phare reste mon inconnu. Aucune rampe pour le palper, il a le pouvoir de fantasmer son cœur dans les divagations de l’objet fixe que je suis. Je sais ce paysage par les traits qu’il a l’indécence et le mauvais goût d’avoir inspiré à ma mère.

Ma mère avait foi en cette sorte de mensonge qu’on se figure pour sourire. Pour se sentir échapper aux barreaux de la naissance. Elle croyait en l’alchimie entre l’art et la réalité, en ce mélange révélateur et créateur d’une fausse idée de bien. Le corps qui boude nos plaisirs. J’ai la sensation que l’art et la réalité n’ont rien de bien palpitant. Il faut s’efforcer de pratiquer la vie, et oublier de créer, comme les enfants qui ne rentrent jamais chez eux. Ridicule, faux, ce qui sort des humains qui ne voient ni souffrance ni erreur dans le jeu qu’ils ont avec le monde. Je ne peux plus écrire et pourtant j’ai de quoi réciter des affabulations terribles dans mon crâne insensible, sans jamais que cela n’impacte quoi que ce soit. Si l’on doit écrire alors il faut faire suer la langue, lui donner tout, sans retenue. La langue s’émaille sur une peau rouge comme les rivières de l’Éden. Elle s’écorche sur les pics encore bruns et amers, des montagnes d’été. Plus les degrés s’éclatent en flocons, plus elle durcit sous le palet rond et insensible de sa caverne. L’odeur du café froid fait se noyer la langue criarde qui veut vivre. Descendre, là, toujours à dos de rancune, qui rend cœur les poumons et les lèvres gercées, qui font aussi mal que la fille souple de la deuxième rangée du théâtre. La langue a mis ses sabots, pour mirer de son chef son soleil chaud sans lumière. Ce voyage a foulé sa solitude baveuse, presque rendu insalubre son royaume rosé. Mais la langue espère à peine sentir, à peine toucher, elle a le savoir de tous les goûts, du mauve au gris. Elle paresse s’imaginant des fémurs fumants, où elle aimerait souffrir sa liberté penaude. La langue, a sa querelle souveraine, quand elle sent les goûts de tambours et son foie de foire. Elle connaît bien les dents noircies et ravissantes, ravageant les souffles, et grignotant les champs presque aussi vastes que les océans d’huile, presque sans écume. Elle a des milliers de cœurs, qui parfois s’amoindrissent, parfois sont lâches et s’entendent de battre. La langue est virtuose dans les mâchoires inconnues où vaquent quelques sentiments flegmes. Ceux qui s’aiment, c’est eux que la langue enroule, et fait crouler sous les bouteilles ivres et immobiles des étagères florissantes. La langue a des yeux de miracle, qui savent dire le flamboiement du néant joyeux où le faon orphelin piétine le bout d’une pâture, croyant entendre sa mère accourir. La langue transpire, elle a trop l’impression qu’on l’enchante.

Moi ma langue est sans mouvement. Je ne suis plus capable de lui faire honneur. Une heure déjà qu’on me pousse vulgairement sur le béton. Comme si j’étais un chariot de viande, prêt à l’exposition dans les rayons froids des supermarchés. Prisons des travailleurs, cantines incontournables de celui qui n’aura jamais de serviteurs. Les gants en cuir marron de papa se resserrent sur les poignées du fauteuil. Sa glotte fait un bruit mièvre, doux et stressant. Montagne russe, pour sa pomme d’Adam. Il déglutit, signifiant dans cette symphonie le retour à la voiture. Bien sûr son pas est plus rapide, l’air est couteau sur mes joues, il veut quitter cette endroit sans trop lui offrir son regard. L’intimidation du retour le change toujours en un robot d’hystérie muette. Il m’exaspère.

En nous voyant arriver Margaret sort de la voiture, elle me regarde, elle ne prête jamais attention à papa. Elle s’occupe de moi, j’aime la voiture malgré tout, ce moment de flottement, le voyage d’un point A à un point B, l’irréalité que cela implique. Le paysage qui court en moi, les rôles s’inversent, c’est à cela que je reconnais la vie. Margaret a cette dangereuse manie de fixer frénétiquement mes yeux dans le rétroviseur. Papa, lui, regarde soit ses pieds soit loin derrière la vitre. Il a une confiance aveugle en elle, et pourtant il dit souvent que son souffle est angoissant, qu’elle devrait respirer moins fort. Elle dit qu’elle respire comme elle veut, qu’elle n’est pas là pour respirer. Bouffonnerie d’une humaine qui sait encore sourire.

Macadam. Ligne. Blanc. Gris. Fuite. Sommeil. Feux. Vert. Orange. Rouge. Accélérer. S’arrêter. Radio. Klaxon. Cernes. Vent. Cheveux. Douceur. Pêche. Réverbère. Garçon. Amour. Allée. Poubelle. Descente. Oubli. Seconde.

Les ceintures se débouclent, papa se retourne vers moi, son visage est à contre-jour, c’est impossible de savoir s’il sourit, je l’imagine. Il me demande si tout va bien, il hoche la tête. Margaret a déjà entrepris de me faire descendre. J’ai mes fesses insensibles sur le coussin rouge, d’ici j’ai une vue presque complète de la maison. Je me souviens que c’est ici, avec Samuel, que nous passions des après-midi à colorer l’allée avec de grosses craies, rose, mauve, rouge, orange, bleu, blanche. Des fresques de vie qui s’évaporaient dans l’eau du tuyau d’arrosage. L’art véritable, celui qui s’efface. Je me souviens de la sensation dans mes jambes, les genoux qui guident, et mon coup qui se tord vers la droite, mes lèvres et leurs sourires, offerts à notre gardien, grand-père, qui croquait des citrons sur le fauteuil branlant du porche. Maintenant j’ai peine à rouler mes yeux pour voir le toit.

J’entends qu’on marche derrière moi, je reconnais le pas, c’est Samuel, amour d’enfance, éternel. Depuis l’accident je n’ai plus entendu le son de sa voix. Uniquement ses bottes qui passent. Mon corps est mort, je ne serai plus celle qui grimpe dans les arbres pour croquer les pommes, je ne serai plus ni le corps ni l’esprit qu’on aime. Résignation qui s’applique à la totalité de ce qui diffère. Tristes enveloppes cachant des lettres d’incompréhension. Il faudra bien qu’une partie du monde disparaisse, pour que l’autre s’exerce à la vie. Je ne fais pas exception, j’en suis réduite à être une création de l’humain, une fuite d’existence, un semblant de vie.

C’est reparti, on me pousse vers la maison. Je ne devrais pas retourner dans la maison. Espace de taupe piégée, si ma sécheresse ophtalmique me laissait pleurer un peu, ils comprendraient que je n’ai plus rien à faire ici. Margaret cale mon fauteuil dans la cuisine, elle prépare quelque chose à manger. Je ne vois pas papa qui est dans l’ombre de la porte, je ne comprends pas non plus ce qu’il dit. J’ai la moitié de leur conversation, Margaret nage dans la lumière qui traverse les carreaux, elle répond en regardant les légumes qu’elle épluche. Par moment elle s’arrête, et soupire. Voilà ce à quoi j’assiste :

– Et ?

– …

– Non, personne n’a besoin de ça ici. Écoutez, vous ne pouvez pas choisir à sa place

– …

– Mais enfin ! Elle nous entend !

– …

– Oui, je comprends, je ne suis pas aveugle vous savez !

– …

– Je la monte et nous en parlons tout de suite. Plus sérieusement.

– …

– Oui, oui, tout de suite.

Papa doit encore vouloir soumettre des idées à cette pauvre Margaret. Tout me concerne, mais tout se discute sans moi. Je me sens comme la Terre. Pour des raisons qui m’échappent, ma chambre est toujours à l’étage, dans les marches il y a une machine révolutionnaire : un monte-escalier. Élodie saute par-dessus et se jette sur le canapé du salon, télécommande en main. Margaret m’attache et voilà que je monte. Arrivée en haut elle me remet sur un autre fauteuil et me laisse là le temps qu’elle prépare ma chambre. J’entends la télé en bas, cette télé qui hurle les violences du monde entier. Élodie, écoute, papa commente. Je ne participe plus à ces joyeusetés familiales, parfois ils rigolent devant des informations terrifiantes, c’est ainsi que l’homme survit à son savoir, en riant, en le métamorphosant en une toute petite chose. Car il faut beaucoup de courage pour rire de la mort d’enfants, pour rire du mensonge, pour passer sous silence la déraison. Pourtant ils n’ont pas ri pour ma mère, ils ne rient plus pour moi.

En face de moi une photo de papa et d’un ami à lui que je n’ai jamais vu. Quelqu’un qu’il a rencontré quand il travaillait encore au zoo. Un passionné des girafes. Ils sourient, j’aimerai sourire. Margaret sort de ma chambre en marche arrière, je vois bien qu’une chaussure d’Élodie est sur sa route, je pressens la chute, intérieurement je crie, je préviens, mais rien, c’est mon corps le maître, moi la marionnette. Elle me tombe dessus, mon fauteuil roule vers les escaliers, je ne suis pas attachée, je sors de mon fauteuil, et m’envole au-dessus du monte-escalier. Le mouvement de ma chute dessine un sourire sur mon visage, à cet instant je suis heureuse. Je tombe sur toutes les marches, et je roule tout en bas. J’entends à chaque impact mes os qui se brisent, mes organes qui se compriment, mais je ne sens rien. Tout le monde hurle, Margaret fonce vers le téléphone, papa l’insulte gracieusement. Absurde. Je crache, bave et sang, toujours un sourire sur mon visage incontrôlable. Élodie, met ma tête sur ses genoux, ses larmes dégringolent sur mes yeux, mon nez, mes joues. Elle pleure, elle n’en peut plus, je pars lentement je vois flou, je suis heureuse. Elle hurle mon nom, mes yeux crient des “je t’aime”, je remercie mille fois Margaret, je pardonne papa.

Élodie n’en finit pas de hurler, bientôt je m’évanouis, le silence m’embrasse je me souviens de ce bruit, loin du monde, loin du temps : “Myrtille ! Myrtille !”.

 Tous droits réservés: Sylvain SOMPROU. 
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