« Girafe » – Nouvelle de Sylvain Somprou

À celle qui pleure devant les girafes

J’ai perdu il y a maintenant un mois, ce qui se plaçait au-dessus – ostensiblement, et sans prétention – de tout ce que j’ai pu connaître. Deux ans passés à nouer des liens intimes et invraisemblables avec la chair du soleil. D’un simple regard mi-bleu mi-gris à l’animal, l’admirable animal ! Toutes les semaines, je choisissais deux ou trois jours, que mon emploi du temps avait oublié de me voler. Pour me trouver loin de cette enveloppe qu’on estime nous servir de corps. Au seul endroit où la captivité est tolérée envers l’innocence. Sous couvert de l’incompréhension (les villes sont pleines de vices qu’on embrasse) : le zoo. Voilà que j’étais projeté jusqu’au bout de mes mains, pour accomplir avec discipline et légèreté, un enchaînement de mouvements désordonnés et précis. Dans le seul et unique but qu’apparaisse ce qui est là, où il n’y a rien. À l’aide de pinceaux, et d’un carnet moleskine vert, ou d’un vieux polaroid, qui n’ont jamais rien su renverser sur l’existence, sinon des représentations insensées et brouillonnes de mon admiration. Peut-être étais-je seulement chercheur de souvenirs.

Les découvertes qui vous désespèrent, sont trop conséquentes pour être ignorées. Je n’avais jamais pensé à l’art, sous n’importe quelle forme que ce fut. Pour moi rien n’était esthétique, rien n’avait la légitimité de se placer au-dessus de la réalité. Tout homme : peintre, photographe, écrivain, réalisateur, acteur, compositeur, créateur de toutes sortes, jusqu’au philosophe et ses concepts, étaient imitateurs, de ce qui se rapprochait le plus du mensonge et du dégoût. Je me tenais bien à distance, les trouvant plus répugnants que les autres Hommes, déjà loin d’être attirants.

Il y avait longtemps que je ne pensais plus. Que je ne travaillais ni réflexion ni technique, considérant qu’il n’y avait pas bassesse plus estimable à la surface du globe, que l’orgueil de celui qui crée. J’étais ermite sur les pavés, acide sur les lattes de mon plancher. Seul, loin d’être à la recherche de questions ou de réponses. Avec en tête l’argent dont j’avais besoin pour posséder un lit, et m’y enterrer. Voilà à quoi devrait se résumer la science : vouloir tout oublier.

J’étais alors livreur, mon salaire un peu au-dessus du minimum. Je livrais toutes sortes de choses, acceptant n’importe quelle mission d’un signe de tête. Ma seule crainte était qu’on ait voulu me promouvoir. Je ne voulais rien, et m’efforçais d’être exécrable, pour que mon attitude prime toujours sur mon travail (qui était toujours irréprochable). Le juste milieu : avoir besoin, ne pas vouloir plus. J’avais un plaisir à la semaine : la morphine. Drogue, qui tendait à me rendre docile, trop faible pour attenter à mes jours ou à ceux d’autrui.

C’était un lundi de novembre, ciel insalubre et pollué, où flottent des poches de plastique qui filtrent le soleil et font des lumières vertes. Une ambiance maladive, et une livraison pénible. Machine à café, pour que le peuple qui travaille, se drogue en toute légalité. J’allais alors dans un endroit qui m’était parfaitement inconnu. Rien ne m’a jamais attiré dans l’emprisonnement, et cette pratique humaine, que d’aller regarder ce qui n’a même plus l’illusion d’être libre, faisait partie de celles que j’abhorrais le plus. Certainement pour cela que je ne mets jamais le pied dans un musée. Il devait être aux alentours de huit heures et demie, lorsque je garais ma camionnette ridicule, sur le parking vide d’un zoo à la dérive.

La scène est loin d’être magique. Je m’empresse de sortir le diable et de descendre, ce qui s’apparente plus à un cercueil qu’à une machine à café, de mon pseudo-corbillard. Je m’avance alors jusqu’à l’immense portail rouillé, poussant avec difficulté la charge sur les graviers. Un homme gras, affublé d’un uniforme beige, m’accueille tout souriant. Je lui fais signer mon papier inutile, c’est alors qu’il m’explique où je dois installer cette satanée machine. Je comprends vite que je vais devoir traverser tout le domaine.

Je n’allais certainement pas le remercier pour si peu. Je déambulais là, avec l’impression d’être au cœur de toutes les horreurs de la création, toujours le diable devant moi, une visite macabre d’un cerveau malade. Pour bien faire il m’aurait fallu tout détruire, mais être capable de pareille bonté me semblait impossible. Les affiches lugubres et verdâtres, trop vieilles, arboraient des enfants aux bouches difformes, des animaux personnifiés, aux membres disproportionnés. Les flèches en bois pleines d’échardes vous indiquaient par où trouver nourritures trop grasses, et sanitaires trop sales. Il n’y avait ni herbe ni terre. Uniquement du béton et des imitations bizarres de certains sols exotiques. Les humains étaient des marcheurs sur leur genèse, piétinant leurs propres rêves. Les animaux les observaient depuis le fond de leurs cages, où quelqu’un avait eu la décence d’imiter leurs milieux naturels. Il était bien singulier de voir nature et produit de l’industrie s’embrasser à travers le verre et les barreaux.

C’était là qu’on amenait les enfants ? Là qu’on voulait être en famille ? Là où on se targuait de voir les images du monde ? Mais qu’est-ce qu’un zoo, si ce n’est une limite obscure entre une image et la réalité ? On croit voir la vérité, mais tout cela n’est qu’une mise en scène. On veut y croire, comme à une évidence, mais aussi s’en défaire. Disant un sorbet à la main à nos enfants, que “ce n’est pas cela la vie”. Les zoos sont des points de vue sur le tangible.

Il me fallait ignorer le regard pesant de toutes ces bêtes. Elles me faisaient penser à des images de l’humanité, encore plus fidèles que nos portraits. Un coup les yeux étaient vides, la considération impossible. Vous êtes ce que vous êtes rien de plus, nous ne sommes pas les mêmes créatures, à quoi bon vivre ensemble ? De l’autre côté, collé aux barreaux un gorille s’interroge, mais qui es-tu, toi qui pousse un diable ? Chacune des cages m’a pris le cœur, me montrant tous les humains du monde, emprisonnés pour le spectacle. Je me sentais comme la force supérieure qui se donne le droit de jugement. Je me sentais comme celui qui voit, sait et comprend. Je me sentais Dieu. Le même sentiment, que celui qui zappe de chaîne en chaîne devant son téléviseur.

C’est alors, si confiant que j’étais, avec le torse en avant et ma sueur sur le front, que tout s’est renversé. Plus d’illusion, le soleil perce les nuages, je ne suis rien, je vois ce que je devais voir. Elle était là, ne dégageant aucune fierté, aucun orgueil, les yeux posés sur moi qui semblaient dire : “je sais”. Je me suis figé. Je n’ai pas senti plus qu’une douceur chaude couler sur ma joue. Tout était clair maintenant. Un miracle en enfer, je redevenais vivant. Ces yeux sont des abysses, que toutes tentatives de compréhension ferment ou maquillent. Il y a sûrement un peu de ce que voient les aveugles, derrière ses pupilles. C’est la première chose qui terrasse, ses lunettes d’univers, perforant la pensée. La tête est dirigée vers le haut, comme pour regarder le soleil. Mais ce qu’on fixe est un reflet de ce que l’homme s’approprie injustement : l’âme, l’esprit, la raison. Le corps est une ligne, comme celle qu’on trace pour écrire, l’incarnation du verbe, de la parole muette. Quatre appuis solides, où repose l’édifice de la solitude en foule, pour voir où s’élève la parole, l’être. On dit qu’elle a des sabots, je dirais qu’elle a des racines. Tout vous frappe. Vous entrez en métamorphose. Vous devenez aveugle, muet, sourd, vos membres se détachent. Tout cela en une fraction de seconde, car vous vous apercevez bien vite que c’est une limite voisine à l’amour qui vous parle. Il n’y a pas de couleur, pas de forme, pas de mot, pour décrire les aurores que sont ses tâches rousses. Comme des big-bangs naissants, des constellations qui n’attendent qu’un nom.

C’est à ce moment que j’ai changé. J’ai abandonné soudainement mon métier de livreur. Je suis retourné à la précarité. Je voulais qu’elle soit libre. Je voulais qu’elle s’évade, et c’est à travers mes pauvres dessins, et mes piètres photos que je voulais lui offrir une forme de liberté. Deux ans, ce n’est rien deux ans. Mais mon appartement est tapissé de dessins et de photos. Pourtant, rien, absolument rien de ce que j’ai fait n’a pu retranscrire l’ouverture au monde qu’elle m’a donné.

Elle n’est pas morte Zerafa. J’ai obtenu sa libération. Ils l’ont relâchée il y a un mois dans le sud de l’Afrique. J’avais un rêve qui ne me concernait pas. C’était cela la disjonction entre la liberté et la création.

Mes ressentis, ma naissance. Sa présence. Sont irréductibles en toutes formes de communications. Les images, les mots, rien de tout cela n’est vrai. L’art est une gomme. L’existence un trait de crayon.

J’ai troqué ma liberté contre la sienne.

Je flotte difficilement dans un monde que je ne comprends pas. Cherchant où je suis, cherchant où elle est. Mais, enfin, je sais vivre.

Tous droits réservés: Sylvain SOMPROU. Image libre de droits, CC BY-SA 2.0

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