Politique(s) de la fiction – Découvrir Rancière et Salmon

 

En vue de poursuivre certaines réflexions amorcées en cours, nous vous proposons de suivre le parcours proposé ici et d’écouter plusieurs approches politiques de la fiction : celle de Jacques Rancière et celle de Christian Salmon.

Écouter :

Dans cette conférence, en partant de Borges, de Bioy Casares et de R. Barthes, J. Rancière propose de réfléchir aux logiques de la fictions.

Courte citation de Politique de la littérature, J. Rancière, Prais, Galilée,

La philosophie en effet, 2007, p. 12.

La politique est […] la constitution d’une sphère d’expérience spécifique où certains objets sont posés comme communs et certains sujets regardés comme capables de désigner ces objets et d’argumenter à leur sujet. […] Cette distribution et cette redistribution des espaces et des temps, des places et des identités, de la parole et du bruit, de l’invisible et du visible forment ce que j’appelle le partage du sensible. L’activité politique reconfigure le partage du sensible. Elle introduit sur la scène du commun des objets et des sujets nouveaux. Elle rend visible ce qui était invisible, elle rend audible comme êtres parlants ceux qui n’étaient entendus que comme animaux bruyants.

Prolonger :

Courte citation du Tombeau de la fiction, C. Salmon, Paris, Denoël, Essais, 1999, pp. 39-40.

Les foules qui se sont dressées aux quatre coins de la planète contre la parution des Versets sataniques n’avaient pas lu ce roman, et nombre d’entre ceux qui manifestaient n’avaient sans doute jamais entendu parler du fameux épisode rapporté par de nombreuses sources, qui donne son titre au livre, selon lequel Satan serait apparu au Prophète sous les traits de Gabriel, l’archange de la révélation, et lui aurait inspiré un éloge des déesses féminines du panthéon arabe préislamique. Comme l’ayatollah Khomeyni, ils ont réagi seulement au titre du livre, de manière métonymique, comme si Les Versets sataniques était un pamphlet antireligieux et non un roman ; on vit ainsi des centaines de milliers de Don Quichotte manifester sans le savoir contre le comportement d’un personnage, ses rêves, ses idées, des foules prêtes à tuer pour des êtres d’encre et de papier.

Pourtant Rushdie avait multiplié le filtres qui signalent de manière explicite le passage de la réalité à la fiction : Gibreel, le personnage du roman accusé de blasphème (son nom évoque l’ange de la révélation), est un acteur comme le comédien de Staline ; les pensées qui lui sont reprochées ne sont pas celles qu’on peut corriger ou renier, car elles apparaissent en rêve, et son rêve lui-même est doublement un rêve puisqu’il évoque, non pas une situation réelle, mais une fiction. Gibreel l’acteur rêve d’un film.

Ce que la censure contre le roman est incapable de comprendre, c’est la nature même du travail de la fiction, qui est un travail structural et pas une simple énonciation. La censure contre l’imagination, l’art, se trompe d’objet. Elle défait ce que le romancier a parfois mis des années à édifier et réduit cet univers complexe, structuré, cet instrument optique à plusieurs points de vue qu’est une fiction, à l’énoncé pur et simple d’une opinion.

Lorsqu’on assimile l’auteur à ses personnages, on fait sauter tous les verrous qui protègent l’espace de la fiction. On sait que l’œuvre de fiction n’est pas le simple produit de la volonté de l’auteur, qui y déposerait significations et prédicats, mais un processus complexe où l’écrivain paradoxalement s’absente et s’efface. Le roman n’a que faire des opinions, des croyances (des hérésies même) de son auteur ; il ne relève pas de l’expression, mais signifie au contraire la défaite de toute expressivité. Flaubert en a formulé la règle : « Soyons exposants plutôt qu’expressifs ! »

La fatwa qui frappe Rushdie ne sanctionne pas un délit d’opinion (sa défense ne relève donc pas de la défense de la liberté d’expression), mais un roman ; non pas seulement le roman de Rushdie, Les Versets sataniques, mais le genre romanesque en tant que tel.

On pourrait énumérer tous les filtres, et ils sont nombreux, qui font des Versets sataniques un exercice de fabulation, mais on est encore loin de ce que Rushdie a appelé « la plus grande erreur de catégorie de toute l’histoire de la littérature » tant qu’on n’a pas compris que l’expérience centrale de ce roman consiste précisément à interroger les limites qui séparent la réalité de la fiction…

Afin de poursuivre la réflexion engagée sur les fictions de S. Rushdie et de mieux comprendre les conséquences de l’affaire des Versets sataniques, nous vous proposons de (re)lire  le texte de C. Salmon intitulé « La tyrannie de l’unique », qui a servi d’ouverture éditoriale au numéro 1 de la revue Autodafe : http://remue.net/spip.php?article902

Pour comprendre mettre en perspective cette affaire avec des problématiques contemporaines, nous vous invitons à lire l’article qui suit, publié par C. Salmon à la suite des attentats contre les membres du journal Charlie hebdohttps://www.mediapart.fr/journal/france/190115/charlie-hebdo-dans-le-miroir-de-l-affaire-rushdie?onglet=full

Si vous souhaitez prolonger et comprendre les hypothèses de C. Salmon concernant la politique de la littérature, vous pouvez visionner la conférence ci-dessous.

(Re)lire : 

  • Les Versets sataniques, S. Rushdie, trad. fr. de A. Nasier, Paris, Gallimard, Folio, 2012.
  • François Rabelais, Le Quart-Livre, Paris, LGF, 2009. Les oeuvres de Rabelais sont aussi en ligne sur le site de l’université de Tours : http://xtf.bvh.univ-tours.fr/xtf/view?docId=tei/B759999999_Y2_2164/B759999999_Y2_2164_tei.xml
  • Le Tombeau de la fiction, C. Salmon, Paris, Denoël, Essais, 1999.
  • La Politique des poètes: pourquoi des poètes en temps de détresse?, dir. J. Rancière, Paris, Albin Michel, 1992.
  • Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.
  • Politique de la littérature, J. Rancière, Paris, Galilée, La philosophie en effet, 2007.
  • Géographie du roman, C. Fuentes, trad. fr. Céline Zins, Paris, Gallimard, Arcades, 1997.
  • La Nation nommée roman face aux histoires nationales, dir. L. Gauvin et D. Perrot-Corpet, Paris, Classiques Garnier, Rencontres, 2011.

 

 

Sources: youtube, www.mediapart.fr, Université de Tours, www.remue.net. Image: @mgxval
Publicités