« Vis-à-vis » – Nouvelle de Sylvain Somprou

Je n’en veux à personne.

J’ai longtemps mimé la vie là où il fallait la vivre, avec l’allure de ce qui dépend d’un mur, pour se fixer au-dessus du vide. Le seul tort – transperçant – de tout ce qui existe, est d’avoir tant de miroirs et si peu de regards, de vrais regards, qui savent voir les au-delà des parois, et les plus petits bouts de cristal voguant dans le sang. J’habitais en face, c’est tout.

Il y a des klaxons dingues, qui chassent le silence, des sérénades interminables qui s’emmêlent à tous les pas des femmes, des milliers de symphonies qui gravent leurs noms sur le bitume, des quartets de six, sept, dix, cinquante-six violons, qui blessent les pianos de pluie et leurs échos, rugissements ravis d’un opéra orphelin, flaques de boues qui clapissent, et marionnettes de chaire qui aboient – Dannnng ! vrrrrrrrrr – clak clak clak clak – Tiooouuuu, Fiouuu – raaaaaah – dap bap jat mmmmmm – etc etc etc etc. La rue a le ventre qui gronde.

Les sacs en plastique scient mes premières phalanges, il est 20h04, je sais que je la croise sous le panneau graffé, devenu illisible, à 20h06. Je ralentis mes jambes, j’accélère inconsciemment mon cœur, j’ai la vie et le mouvement des autres à l’extrémité de tous les battements de mon être. Je salive toujours, d’amour, à l’idée d’un parfum pénétrant mes narines, du rythme des pas, de tous ces yeux à qui je serai pour l’existence invisible. Ma vie est une broutille qui s’oubliera dans l’amiante et l’argile, sous, et sur les plafonds, où s’agitent rebonds d’âmes vides. Habitants d’appartements qui n’ont pas oublié de sourire, c’est de vos creux qu’est né le nom d’artiste.

Elle est là. Quelle musique. Vraiment. Rien ne saurait plus rien dire, décrire est devenu l’action de ce qui désire finir dans le fond d’un ruisseau. Un doigt qui bouge, une boucle qui tangue et qui passe devant une oreille, c’est le geste de celui qui appelle ses parents quand il pense à eux, celui qui dit à son ami “je t’aime” même quand il n’y pense plus. Rien. Si ce n’est la mort du néant dans l’océan de mes rêves, n’a la tranquille vérité de ce moment, où même mon cœur sait faire d’une explosion d’étoile, l’événement le plus remarquable de toutes les violences qui scient l’absurde vivacité du temps. Le monde est venu de toi, et depuis je m’écroule. Talons orange. Couleur de fusion réunissant la fougue rouge des débris que tu traînes, le jaune rosé de tes tableaux, et le bleu des après-midis que tu passes allongée sous le saule. Ce soir tu peins, peins, tu peins, et peins, encore, peins, tu peindras, il faudra que tu peignes, toujours, avant que l’aube ne plie la nuit. Dieu ! ce panache aérien, insensé, et plein des sucs et des flux de tous les visages, et les yeux de ces tarés qui s’évertuent chaque minute à oublier leurs corps dans des éclats sombres d’humanité. Je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime. J’ai deviné l’avenir dans les pétales morts qui se font la guerre entre les dents de tous tes sourires et de tous tes hurlements. Je m’écrase comme un Boeing 747 en plein milieu de ta poitrine, et je n’y survivrai pas, je jure de ne pas y survivre, de me laisser lester par nos corps, et tout ce métal et cette chair procéderont de ma métamorphose, j’assume ma totale transformation, en et par et pour – toi – le tout de ce qui reste à mes larmes pour couler, et de ce qui reste à couler de mes larmes. C’est sans te connaître, que je ferai de ta vie le plus bel enfer de l’Est, que personne autour, jamais, je crache, je promets, ne pourra supporter sans sourire. Fuite, fuite, fuite, angle et route poussiéreuse, disparue. J’imagine que le soleil, parfois, pour elle, est une tâche qui élargit le ciel, qu’il éteint sa qualité d’astre, et réveille sa qualité d’être, mais, le ricanement ivre du vieux voisin (pour qui j’ai plus d’amour que de haine contemplant sa solitude), fait taire cette pensée qui hurle dans tes yeux, transfigurant la toile, déjà morte née. Que l’on broie tous les écrans, et qu’on laisse ceux qui savent les gesticulations imperceptibles de la vie les évider !

L’entrevue fut courte.

L’asphalte a vieilli, plus personne n’est là pour me dire de ne pas courir sur les pavés trempés. Les jardinières ont fini par rendre toutes leurs couleurs, réduites à de sombres blocs de béton. Quoi qu’essentielle et apaisante, la vieillesse et les mains ridées sont salissantes. Si j’ai parfois eu tort de dévorer mes reflets, j’ai eu, dans mon langage et la haine de ma langue, le temps de comprendre que je suis et ai toujours été muet. Car chacun se pavane, pleure, rit, de toutes ses discordes, de cette dissonance entre langue maternelle, langue du corps, langue du cœur. Meurtri jusqu’aux entrailles par les sons qui n’ont ni sens ni réalité, langage, mensonge indispensable, dernier recours avant l’oubli.

Voilà la communication, un brouhaha, sans échange. Un vague mensonge qui feint l’inquiétude, où rien ne se dévoile ni ne se sait. Autant de mort dans un moteur qui gronde, que sous chaque langue qui frétille dans un palais. Il faudrait, si nous étions regardant à nos cœurs, communiquer par nos silences. C’est dans l’espace où se détendent bras, oreilles, jambes et lèvres que l’air doit s’écrouler, et plus jamais le temps, où même les pages noircies ne savent plus se mouvoir. Délesté de tout, des tas, de moi, des mains, des yeux, de rien. Enfin, afin, de voir l’âge mûrir dans mes rides. Crever, trouer, mourir, et s’asseoir nu dans sa tombe, voilà un voyage qui me scinde, entre plénitude et repentir.

Ne parlons pas d’amour. Ne parlons pas.

Il faut que je grimpe le plus vite possible dans mes escaliers, que j’esquive la face goguenarde de la vie qui souffre, sur les visages qui suffoquent dans l’éther des bas quartiers. Mon sanctuaire. J’ouvre frénétiquement ma porte, tremblotant, je jette mes affaires dans l’entrée, mon logis revêt l’apparat du plus pur dépotoir. Je cours, slalome entre déchets, vêtements, disques, livres, papiers froissés, poches en plastique, et quelques photos, auxquelles je ne fais plus attention. Reliques du passé, de temps en temps elles viennent enceindre mes globes oculaires, réanimer mon pouls, faire cet îlot, là, où ni futur ni présent ne supportent mes enjambées frivoles et maladroites, entre ma cuisine et mon salon.  J’arrive à mon poste, mon phare, grande fenêtre dénudée et craquelée, magnifique symétrie, courbes, attitudes, fenêtre et vitre, dissimulant à l’unisson le vide.

Je regarde. Il va sortir c’est sûr, c’est toujours entre 20h16 et 20h22 qu’il sort. Il est là. Il regarde un peu partout, hagard, avec l’air de répondre à un rituel, mais il ne regarde jamais en l’air, il n’est sûrement plus très rêveur. Les yeux d’un enfant qui sent que l’innocence n’en a plus pour très longtemps, il s’y résout, et pourtant sa silhouette, elle bouge, anxieusement, spasmodiquement d’un point à l’autre, changeante, il sait plus, plus que nous. Il sait le même trait qui parcourt l’échine de celle qui peint.

J’ai des vieux os, qui craquent sans cesse, un estomac sans envie, les yeux pleurants, et je sais que j’ai ce devoir : encore supporter quelques années d’existence. Je ressens la plus grande passion, un sentiment physique de bien, plus fort que le sexe, plus fort que le reste, à regarder mes voisins abandonner leurs costumes d’humains, ôtant pulls, chemisiers, t-shirts, pantalons, culottes, caleçons,  leurs corps nus sont des univers chauds, j’ai appris à entendre mes plaisirs et les laisser faire. J’ai appris, souffrant de trop, qu’il n’y a que le jugement, et les idées qui nous rendent malsains, résidus de pus, cerveaux humains qui pensent encore pouvoir penser. Je regarde les enfants, et je les aime autant que les grands-pères, et je les regarde sans qu’ils ne me voient. Et je suis le seul à faire leurs histoires. Menteur ceux qui vous diront que vous avez tort, faux artistes ceux qui croient que leurs idées valent la peine d’être dites, on ne fait pas pour soi ni pour les autres, on fait pour ce qui est inconnu, totalement, mais qu’on sait, qu’on sent, perforant les limites des cœurs et des corps. Vaniteux individus qui s’abandonnent à vivre en donnant pour eux et les autres, oubliant le reste.

Le garçon, la fille, eux, ils sont justes. Et je les observe comme Adam et Ève, séparés par deux étages, deux portes, un mur. Je sais qu’il l’aimera en brûlant le bruit de tout, je sais qu’elle l’aimera avec la rage sempiternelle d’un corps trop souvent mutilé.

Le temps n’est plus pour moi. J’ai eu mon alter ego. Et depuis j’ai le vide translucide des carreaux de la fenêtre.

Et, en dansant elle laissait le sol se peindre des pétales qu’elle arrachait. Entre chaque geste, chaque envolée, je voulais lui dire : ferme-moi les yeux, et regarde-moi mourir.

Elle m’a dit de fermer les yeux, je n’ai pas pleuré. Elle m’a dit d’écouter les silences, « ils te rendront les chants que tu ne perçois plus ». Alors, depuis, au soir, sous le noir des corolles, des soleils, et des rêves, je l’entends qui part, je l’entends qui danse. Je l’entends tomber malade. Dès lors, rien n’était plus pareil, ni son souffle, ni ses lèvres, ni ses mains. Son cœur même, ne battait plus comme il eût fait. Ses yeux semblaient ne plus rien connaître. Pour des raisons, inconnues. Il l’aimait égoïstement, ne s’interroge plus sur les possibles, comme si le monde avait soudainement les yeux fermés. La brume s’est chargée de faire disparaître au bout de la rue, la robe bleue à pois blancs. Dans son ventre la détresse, l’inquiétude, le vide, l’absence. Vous l’attendiez, sans savoir. En une apparition elle a changé le sens du sang. Vous auriez pu courir, vous auriez pu crier. Mais rien. Vous ne vouliez plus être coupable, et vous comptiez à présent sur les secondes de silence, pour oublier les boucles, et les sourires. Mais rien, ni vous, ni eux, ni l’univers n’a la puissance d’effacer les volutes de la réalité. Perdu, dans votre vingt-cinquième heure, dans vos nuits soleilleuses, vos larmes sont des perles, où sont inscrits les cristaux d’un rêve d’ailleurs.

Sortez vos cachets chaotiques contre la calamité de nos canons ! Ce matin le ciel déverse des torrents torrides sur les tonsures de nos temps. Une journée de plus en enfer. Une journée pour une lettre :

Chère vous, et vos talons orange, et vos robes sanguinaires,

Je suis garagiste. Le plus jeune, qui vous toise, et à qui vous hochez la tête avec un sourire, plus sur les yeux que sur les lèvres. Si j’avais choisi la vie sur laquelle je navigue sans voile ni gouvernail, j’aurai voulu vous connaître. Et la liberté que je vole, ici, c’est parce que je n’ai plus le hasard de l’enfance comme divinité, et je veux vous vivre, comme une étrangère qu’on apprend, vie à vie, corps à corps, et cœur à cœur. Je vous en supplie, oubliez que je vous ai écrit, et invitez moi à dîner. Je viendrai, et alors s’exécutera la vie et le reste, et on en parlera, ou on oubliera, et on aura au moins offert quelques instants de lumière aux regards de nos soleils, nos lunes, nos étoiles, et même ces pervers de satellites ! blablablablabla, j’ai tout dit. Ne m’oubliez pas.

J’ai jeté ça dans sa boîte aux lettres, en souriant bêtement. En me prenant pour Dieu. Puis j’ai attendu, je l’ai vue ouvrir l’enveloppe debout au milieu de son 19 mètres carrés, la bouche entrouverte, la bouille intriguée, curieuse, j’ai vu ses yeux lire lentement la lettre, et ses lèvres se changer mot après mot, je l’ai vue sourire, se mettre la main devant la bouche et battre frénétiquement des bras. Comme quand maman était heureuse. Comme quand le monde nous chatouille le cœur. Trois jours, elle aura mis trois jours à enfoncer la porte de ce garage miteux, son corps s’évertuant naturellement à épouser ce nouveau terrain, souffrant la poussière qui s’exhale dans les rugissements pathologiques des machines enrhumées. Ford Thunderbird, Oldsmobile 88, Pontiac Firbird, Plymouth Fury, Chrysler New Yorker, Mercury Montclair, Lincoln Continental, carrosseries luisantes, reflétant chacune de ses courbes qui font sensuellement l’amour aux mouvements de ce qui nous fait vivre. Elles sont rares, les silhouettes que tout brûle, d’un feu éternel et invisible, et elles se consument pas à pas, geste à geste, spectacle fier de l’existence, de l’affrontement entre instinct et savoir.

J’ai pris le temps de savourer tous leurs moments. Je l’ai vue elle, rire, et se pencher un peu, les mains croisées, en lui parlant, je l’ai vu lui se gratter l’arrière de la tête, les lèvres niaises, et le rire franc. Je l’ai vue qui se préparait dans son appartement, en changeant 10, 15, 20 fois de vêtements, de boucles d’oreilles, d’avis, de tout. Je l’ai vu venir la chercher dans un costume mal ajusté, parfait. Je les ai vus marcher et disparaître, et je n’ai pas voulu les suivre. J’ai fait des tours dans mon appartement, rongeant mes ongles, me demandant si j’avais bien fait, si c’était bien, si c’était mal, si j’avais le droit d’échancrer la vie comme elle a échancré mon corps. Je les ai vus rentrer, je l’ai vu l’embrasser, au milieu de leurs baisers j’ai vu l’univers se déployer, je me suis vu complet. Et je serai incapable de dire quoi que ce soit, les mots ne sont jamais assez forts.

   Pour

          Voir

                Dire

Ce que les gestes sont seuls à transcrire. J’ai pleuré, comme quand je vois ces couples-là, les vieux qui se tiennent la main sous leur parapluie, en parlant de rien, en se sachant vivant, en pouvant parler fort sans rougir. Parce qu’ils s’aiment. Ces couples-là, me tirent une larme d’émotions indécises.

Elle a tiré les rideaux.

Je l’ai vu lui, qui face à ce clochard n’a pour une fois pas baissé le regard. Il lui a parlé, donné, illuminé par les détails qui lui échappaient, et qui maintenant l’attaquent, le font fondre, et penser plus loin que ses chaussures.

Rebuts des hominidés aux voix rauques, craquantes, cassées, perpétuellement un sac de voyage sur le dos et une bouteille du plus mauvais rince-gorge, de la plus mauvaise vinasse, enlacée par leurs doigts rugueux, morcelés, enserrés par une corne jaune, jaune de chaleur et de sang. Ces déambulateurs, presque macabres, aux yeux d’une population assujettie à l’image, représentent un avilissement sain, essentiel, une démarcation nette entre le parfum, le rouge à lèvres, et l’invisible.

Ces gens-là on ne les soupçonne pas capables de pleurer, confinés à la crasse et la bêtise, et pourtant, l’imbibé qui roucoule des apprentissages à son chien comme à son fils, lui, a souvent les yeux navrés, sa foi ébranlée. Se retrouver à l’unisson avec l’incompréhensible devient plus fréquent, quand on a moins à chérir. Je savais avoir parfaitement rempli ma mission. J’ai vu le garagiste négliger son travail pour aller retrouver sa dame. Une voiture partir, sans que ses freins ne soient vérifiés. Rien de grave.

Je sais que j’ai fait des heureux. En rentrant, deux mois après la lettre. Je me suis  mis sur mon fauteuil devant mes carreaux. Je me suis rendu compte que c’était moins ce qu’il y avait derrière que la fenêtre elle-même que je regardais. Souvent la vie s’insuffle sur les traits, traversant les carreaux, dix heures, et le soleil vient faire souffrir l’âge du soir, la lumière a le mouvement de tout. Pâlots personnages, rêves éthyliques, plaines chavirantes.

J’ai sorti un pied, puis deux, en m’agrippant à la balustrade, le visage vers l’extérieur, le vent, la nuit, le fatras de mes souvenirs, ce qui m’échappe, et je ne sais même plus pourquoi j’ai pris la place de ma fenêtre, et le reste, et moi qui suis dingue.

Dingue ? Dingue de me déchiqueter en millier de néants les paupières qui me percent ? Fou de voir des barreaux pliés mordre toutes nos côtes ? Non. Je touche les lambeaux des rideaux froid de la vie, dans les frissons qui s’espacent je sens encore un semblant de pouls, et les fleurs et les fleurs, et les sourires, et je vois encore ma mère qui pleure, et je cours je cours, sans souffle, mourir à côté de la rivière, là-bas, où le temps s’écoulait vers l’arrière, maman ne pleure plus, j’ai coulé dans tant de mots fondus sur des pages brûlées, pour palier à la vie, j’ai froid, j’ai aimé, et par les autoroutes noires j’ai vu, j’ai su, je me déchire les ongles sur des saloperies de lattes sans échardes, je pense encore à tout, trop de note note note note qui décrochent l’air de son sommeil, trop plein encore je veille à vriller le jour comme je cache la demi-nuit, revenir aux derniers rêves des hivers sans neige.

Je craque.

Je croise les drogués de ma tête, et tous les fous qui s’enferment dans les mots que je ne dis pas, plus, peu, jamais.

Voilà, je suis calciné, un plomb noirci, sans lumière, un vis-à-vis à sens unique dont j’ai perdu la fièvre.

Je ne sais pas combien de temps mes mains, et les barreaux, et mes neurones, et la fenêtre, tiendront la tension que je leur inflige.

Tous droits réservés @ Sylvain Somprou.
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