« Le latin, c’est super! » – Parole de prof, paroles d’élèves

        Certifiée de Lettres Modernes, j’enseigne le latin au collège depuis ma titularisation, il y a trois ans. Tandis que j’apprenais à (aimer) l’enseigner, redoutant plus que tout d’ennuyer les élèves, j’éprouvais diverses stratégies pour leur communiquer cet amour balbutiant.

      Il faut reconnaître que j’avais un peu perdu mon latin (bien que j’aie pratiqué la version jusqu’aux concours) : quid des déclinaisons? et des conjugaisons? Sans parler de la civilisation et de la mythologie… Tout ceci se mêlait confusément dans mon esprit. Alors, pour mieux envisager l’aspect de cette situation inédite, je me replongeais dans mes souvenirs d’élève latiniste. Il fallait partir de là.

      Nous étions nombreux, de la 5ème à la 3ème, à suivre les cours de Mme T, dans un collège ZEP. Elle pratiquait un enseignement de cette discipline à la réputation élitiste d’une façon peu … orthodoxe!

        Nous apostrophant (au vocatif!) de « puceaux » et « pucelles », elle semblait avoir compris ce qui était susceptible de piquer notre curiosité d’adolescents naissants, de questionner notre représentation du monde encore partielle, de mettre en émoi nos identités encore vacillantes.

        L’abîme temporelle nous séparant de la civilisation romaine était franchie dès le passage du seuil de la classe : nous saluions Mme T., ainsi qu’elle l’exigeait, d’un « Ave magister, morituri te salutant! » énergique et amusé. Une fois le rituel-rap accompli sur un rythme ternaire parfaitement maîtrisé (bam, bas, bat, bamus, batis, bant), nous offrions nos neurones à la grande prêtresse. Elle traversait les époques aussi aisément que César traversa le Rubicon, faisant apparaître des liens insoupçonnés d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre. Certaines de ces séances, les moins attendues en termes de savoir, mais les plus rigoureuses en termes de méthode, sont restées dans les Annales. Nous avions ainsi découvert l’étymologie commune du nom « enfant » et de l’adjectif « fatidique », ou encore de l’adjectif « cunéiforme » avec l’insulte la plus répandue. Diversifié. A l’image des origines sociales et culturelles qu’elle pouvait observer du haut de son estrade.

      Nous fûmes initiés aux récits les plus étranges et inventifs qui soient, dans lesquels s’affrontaient ou s’aimaient hommes, dieux, animaux. Chacun d’eux questionnait l’humanité et ses possibles définitions :

  • Pasiphaé, ou l’amour vache
  • Thésée contre le Minotaure, ou le héros face à ses monstres
  • Jupiter et ses métamorphoses, ou le pouvoir de la séduction
  • Oedipe ou l’aveuglement, et tant d’autres!

        La phrase latine était le terrain d’une enquête collective, les terminaisons nominales et verbales autant d’indices à collecter, et soudain le sens surgissait, évident.

        En 3ème, je décide de suivre l’initiation au grec ; nous sommes cette fois-ci beaucoup moins nombreux. Avant le sens, les formes et les sons. Je m’applique à tracer les courbes et les droites d’alpha, bêta… J’ai la sensation orgueilleuse d’être une archéologue, la première à pouvoir observer ces caractères. Ils me sont d’emblée sympathiques. Je m’entraîne à la lecture de ces formes qui deviennent sons : telle la Pythie de Delphes professant ses oracles, j’énonce de sibyllines paroles, qui me transportent.

        Ainsi, la première chose que je découvre sur les Grecs et leur langue, c’est qu’ils sont très forts pour retranscrire le cri de la grenouille. Ce sera ma première traduction de grec ancien.

      Couronnement de ces années d’investigation, menés par Mme T., nous partons une semaine en Italie. San Giminiano, Rome, Ostie, Naples, Pompéi. Je reste profondément marquée par la visite de cette dernière cité : les « passages piétons » sont les plus beaux que je n’aie jamais vus, les fresques semblent s’animer, les silhouettes des corps figés dans leurs derniers instants intriguent, les phallus sculptés amusent (Mme T. nous avait pourtant prévenus!), les thermopolii donnent faim.

         Au lycée, je découvre les élégies de Tibulle, dont certains passages inspireront plus tard mes stratégies de séduction (!). Surtout, je deviens une adepte de l’étymologie. Je consulte le Gaffiot de mon père de façon compulsive, pour mieux comprendre la richesse de notre langue : le sens originel éclaire alors ma compréhension des mots français, en permet une appropriation plus personnelle et en élargit le champ des connotations. Le latin n’est pas une langue morte, c’est une langue qui vit à travers nos usages du français, mais aussi du portugais, de l’espagnol, de l’italien évidemment, de l’allemand, de l’anglais, du roumain…

        Me voici donc, aujourd’hui, enseignante de « langues et cultures de l’Antiquité ». J’ai demandé à mes élèves de me donner leur point de vue. Que leur apporte cet enseignement? Quel usage en font-ils? Qu’apprécient-ils tout particulièrement? Et pour quelles raisons? Voici quelques uns de leurs témoignages.

  • « Ce qui me plaît est l’étymologie. Le latin m’apporte du vocabulaire varié. Il m’aide aussi pour l’orthographe ». G.
  • « Ce qui me plaît dans le latin, ce sont toutes les différentes origines et cultures que l’on découvre. Elles nous permettent de mieux comprendre comment était le monde avant. » E.
  • « J’adore la mythologie, l’histoire, les racines latines et l’étymologie. Je déteste les conjugaisons. Le latin m’apporte des connaissances personnelles et c’est plutôt utile. La traduction et la lecture d’un texte en latin, c’est sympathique. Etudier l’Antiquité est intéressant : ce sont nos ancêtres après tout! » L.
  • « En latin, ce qui me plaît sont les choses que l’on apprend en civilisation, qui sont parfois insolites ou drôles. Cela nous ouvre à de nouveaux mondes, cela nous aide à comprendre des choses de maintenant. » L.
  • « Ce qui me plaît dans le latin, et qui m’apporte de l’aide, c’est lorsque le français se mélange au latin. La dernière fois en français on apprenait la proposition subordonnée relative, et je n’avais pas vraiment compris. En latin, nous avons travaillé sur cette construction, et cela a été un plus pour moi. Après le latin n’est pas vraiment la langue que je préfère, mais j’aime bien l’étymologie. » M.
  • « Le latin me plaît car il me permet de comprendre certains mots en langue étrangère qui ont une racine latine. De plus, je trouve intéressant de connaître les anciennes civilisations, ainsi que leurs langues, afin de comprendre notre société. » J.
  • « Ce qui me plaît le plus dans le latin, c’est l’étude de la civilisation et du comportement romain, je trouve cela très intéressant. Le latin m’apporte peu de choses dans la vie de tous les jours, mais beaucoup pour ma culture générale et pour la compréhension de certaines choses. L’étymologie aussi me plaît, car j’aime savoir comment et pourquoi s’écrivent les mots. » G.
  • « J’aime beaucoup quand on découvre de nouveaux documents  car cela m’intéresse beaucoup de savoir comment cela se passait avant, la façon de vivre des peuples anciens. La découverte de mots latins donnant des mots français m’intéresse aussi, car je comprends l’origine des mots et leur orthographe. Mais l’étude des conjugaisons me bloque un peu, car j’ai du mal à retenir. » S.
  • « Ce qui me plaît dans le latin, c’est surtout la civilisation. En sixième je voulais prendre latin car je venais de lire Percy Jackson. Le latin m’aide aussi à mieux comprendre le français et le portugais. » I.
  • « Le latin m’apporte des connaissances personnelles, j’aime bien, je ne regrette pas le choix de cette option. Par exemple, j’ai été stupéfaite d’apprendre pourquoi les Grecs nommaient les autres peuples « barbares ». » L.
  • « Ce qui me plaît, c’est toute la partie civilisation. Ce qui me plaît moins, c’est la partie grammaire. Le latin m’apporte de la culture personnelle, mais je ne pense pas que cela me servira plus tard, car l’histoire de Rome est déjà dans les livres. » O.

     L’enseignement du latin a beaucoup évolué au fil de ces dernières décennies. Une métamorphose nécessaire et salutaire : c’était là le prix de sa survie. S’adapter à un monde devenu plus instable, plus mouvant, rendu plus complexe par les canaux d’informations et d’opinions, un monde saturé d’images, plus ou moins fugaces. Tel était son pari. Il a su le relever, intégrant peu à peu des méthodes et des supports plus variés (usages des TICE, initiation à l’étude de l’image en histoire de l’art…). Parce qu’il nous confronte à une altérité fondatrice de nos cultures et de notre société, il invite à ouvrir  l’horizon de la pensée.

                                                                                                                   M. S.

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