Questionner l’image – de l’actualité des Humanités

 

Politique de l’image : 

 

Rédigé dans un contexte politico-religieux de grandes tensions entre catholiques et protestants, Le Quart-Livre  questionne l’image, notamment celle de « Dieu en terre ». Délaissant l’île des Papefigues, Pantagruel et ses compagnons se rendent sur l’île des Papimanes: Homenaz, leur « Evesque », les accueille, leur montre les « Sainctes Décrétales » et « l’archétype d’un Pape ». 

La messe parachevée, Homenaz tira d’un coffre pres le grand aultel un gros faratz de clefz, des quelles il ouvrit à trente et deux claveures et quatorze cathenatz, une fenestre de fer bien barrée, au dessus du dict autel; puys par grand mystere se couvrit d’un sac mouillé ; et, tirant un rideau de satin cramoisy, nous monstra une imaige paincte assez mal, selon mon advis, y toucha un baston longuet, et nous feist à tous baiser la touche. Puys nous demanda:  » Que vous semble de ceste imaige? – C’est (respondit Pantagruel) la ressemblance d’un Pape. Je le conçois à la thiare, à l’aumusse, au rochet, à la pantophle. – Vous dictez bien (dit Homenaz). C’est l’idée de celluy Dieu de bien en terre, la venue duquel nous attendons dévotement, et lequel esperons une foys veoir en ce pays. O l’heureuse et désirée et tant attendue journée. Et vous heureux et bienheureux qui tant avez eu les astres favorables, que avez vivement en face veu et realement celluy bon Dieu en terre, duquel voyant seulement le portraict, pleine rémission guaingnons de tous nos pechez memorables : ensemble la tierce partie avecques dixhuict quarantaines des pechez oubliez. Aussi ne la voyons nous que aux grandes festes annueles.

Là disoit Pantagruel que c’estoit ouvraige tel que les faisait Daedalus. Encores qu’elle feus contrefaicte et mal traicte, y estoit toutesfoys latente et occulte quelque divine énergie en matiere de pardons.

« Comme, dist frère Jean, à Seuillé les coquins souppans, un jour de bonne feste, à l’hospital et se vantans l’un avoir celluy jour guaingné six blancs, l’autre deux soulz, l’autre sept carolus, un gros gueux se vantoit avoir guaingné troys bons testons. Aussi (luy respondirent ses compaignons) tu as une jambe de Dieu. Comme si quelque divinité feust absconse en une jambe toute sphacelée et pourrye.

– Quand (dist Pantagruel) telz contes vous nous ferez, soyez records d’apporter un bassin. Peu s’en fault que ne rende ma guorge. User ainsi du sacré nom de Dieu en choses tant hordes et abhominables? Fy, j’en dis fy ! Si dedans votre moynerie est tel abus de paroles en usage, laissez le là: ne le transportez hors des cloistres.

– Ainsi (respondit Epistemon) disent les médicins estre en quelques maladies certaine participation de divinité. Pareillement Neron louoit les champeignons, et en proverbe Grec les appelloit  » viande des Dieux »: pource que en iceulx il avoit empoisonné son praedecesseur Claudius, empereur romain.

– Il me semble (dist Panurge) que ce portraict fault en nos derniers Papes: car je les ay veu non aumusse, ains armet en teste porter, thymbré d’une thiare Persicque. Et tout l’empire christian estant en paix et silence, eux seulz guerre faire félonne et trescruelle.

– C’estoyt (dist Homenaz) doncques contre les rebelles, Haereticques, protestans deseperez, non obeissans à la saincteté de ce bon Dieu en terre. Cela luy est non seulement permis et licite, mais commendé par les sainctes Décrétales, et doibt  à feu incontinents Empereurs, Roys, Ducz, Princes, Republicques, et à sang mettre, qu’ilz transgresseront un iota de ses mandemens : les spolier de leurs biens, les deposseder de leurs Royaulmes, les proscrire, les anathematizer, et non seulement leurs corps, et de leurs enfants et parens aultres occire, mais aussi leurs ames damner au parfond de la plus ardente chauldiere qui soit en Enfer.

 – Icy (dist Panurge) de par tous les Diables, ne sont ilz pas haereticques comme feust Raminagrobis, et comme ilz sont parmy les Almaignes et Angleterre. Vous estez Christians triez sus le volet.

– Ouy, vraybis (dist Homenaz): aussi serons nous tous saulvez. Allons prendre de l’eau beniste, puis dipnerons. »

Le Quart-Livre (1552), François Rabelais, chapitre L, « Comment, par Homenaz, nous feut monstré l’archetype d’un Pape », Paris, Le Livre de Poche, La Pochotèque, pp. 1127-1129.

Le propagandiste ne se contente pas d’user de symboles et d’emblèmes déjà existants, il les surdétermine afin d’ imposer un régime univoque d’interprétation et de manipuler ensemble le désir de tuer et celui de mourir. C’est ainsi qu’on fabrique le fanatisme dans les visibilités cultuelles de l’idolâtrie. Les visibilités sont au service de la communication et l’instrument privilégié de la pensée unique. La personnification fait alors fusionner le sujet avec le signe, il n’y a plus qu’un son unique, une clameur unanime, proférée par un corps sans image. Quand l’image meurt, la barbarie commence. « 

Courte citation de L’Image peut-elle tuer ?, Marie-José Mondain, Paris, Bayard Editions, Le temps d’une question, p. 91.

Voir :

  • Changer d’image, de Jean-Luc Godard, 1982.

Prolonger:

 

 

 

Sources: www.mediapart.fr, wwww.dailymotion ; wwww.bibliobs.nouvelobs.com, Université François Rabelais, France culture. Image @ Margaux Valensi.
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