« Mexique, miroir magnétique du surréalisme » (O.Paz).

Afin de découvrir et de comprendre les relations qu’entretiennent les espaces littéraires et artistiques, cet article choisit de mettre en évidence les dialogues entre les artistes mexicains et artistes européens (Breton, Artaud, Péret, Carrington). Il s’agit de réflechir ici à la circulation des mouvements à travers les territoires géographiques, de l’Europe au Mexique et au Chili (La Mandragora) à partir d’oeuvres, de parcours personnels (les voyages d’Artaud) ou de traductions. Les dernières courtes citations que l’on propose ici constituent des prolongemennts pour penser la nature de ces relations à l’heure actuelle : les textes de Le Clézio et de Deville examinent de près la manière dont les européens perçoivent le Mexique et les cultures mexicaines. 

Dialogues poétiques : création et traduction

  C’est peut-être une idée baroque pour un Européen, que d’aller chercher au Mexique les bases vivantes d’une culture dont la notion semble s’effriter ici; mais j’avoue que cette idée m’obsède; il y a au Mexique, liée au sol, perdue dans les coulées de lave volcanique, vibrante dans le sang indien, la réalité magique d’une culture, dont il faudrait peu de chose sans doute pour rallumer matériellement les feux.
Antonin Artaud, « Le Mexique et la civilisation », in « Textes mexicains », Oeuvres, Paris, Gallimard, Quarto, 2004, p. 677. (Courte citation)

Le feu vêtu de deuil jaillit par tous ses pores

La poussière du sperme et du sang voile sa face tatouée de la fin des temps

Son cri retentit dans la nuit comme l’annonce de la fin des temps

Le frisson qui se hâte sur sa peau d’épines cours depuis que le maïs se lisse dans le vent

Son geste de coeur brandi à bout de bras s’achève en cinquante-deux ans dans un brasier d’allégresse

Lorsqu’il parle la pluie d’orage excite les réflexes des lueurs enfouies sous la cendre des anciens rugissements que les lions de feu lancent en s’ébrouant

Il écoute et n’entend couler que le torrent de sa sueur d’or avalée par le Nord noir

Il chante comme une forêt pétrifiée avec ses oiseaux sacrifiés en plein vol dont l’écho épuisé traîne le ramage qui va mourir

Il respire et dort comme une mine cachant sous des douleurs inouïes ses joyaux de catastrophe […]

Benjamin Péret, « Air mexicain », in Oeuvres complètes, t. II, Paris, Le Terrain vague, 1971, pp. 215. (Courte citation)

un saule de cristal, un peuplier d’eau,

un haut jet d’eau arqué par le vent,

un arbre bien planté quoique dansant,

un cheminement de rivière qui s’incurve,

avance, recule, vire

et arrive toujours:

                  une démarche paisible

d’étoiles ou de printemps sans hâte,

eau avec les paupières fermées

dont sourdent toute la nuit des prophéties,

présence unanime en houle,

vague après vague jusqu’à tout recouvrir,

verte souveraineté sans crépuscule

comme l’éblouissement des ailes

lorsqu’elles s’ouvrent en plein ciel,

un cheminement entre la broussaille

des jours futurs et le funeste éclat

du malheur pareil à l’oiseau

qui pétrifie le bois de son chant […]

Octavio Paz, » Pierre de soleil », traduction française de Benjamin Péret (1957), in Liberté sur parole, Paris, Poésie/Gallimard, 1971, pp. 160. (Courte citation)

Le surréalisme fut un mouvement de rupture radicale avec la tradition centrale de l’Occident, il s’affirma dans la quête d’autres valeurs, la recherche d’autres civilisations. Le mythe de l’âge d’or, ce paradis perdu qui nous était ouvert à tous, illumine quelques unes des plus belles pages de breton. A l’image du surréalisme comme rupture — forteresse, chapelle dans les catacombes, guerre de tranchées —  se superpose une autre. Le surréalisme fut un mouvement nocturne et une des images qui le donnent à voir, et l’éclairent, est la constellation: assemblée d’étoiles, faisceau de feu dans la nuit.

Octavio Paz, « Poèmes muets, objets parlants », trad. fr. de Jean-Claude Masson, préface à Je vois, j’imagine, Poèmes-objets, d’André Breton, Paris, Gallimard, 1991, p. V. (Courte citation)

Aujourd’hui ?

 

Jean-Marie Le Clézio et Patrick Deville reviennent dans Antonin Artaud et le Mexique (1988), ainsi que dans Viva (2014) sur la force attractive de la terre mexicaine aux yeux de nombre d’européens. Nous proposons ici deux courtes citations et nous vous invitions vivement à lire ces deux textes.

« L’expérience d’Artaud au Mexique est l’expérience extrême de l’homme moderne qui découvre un peuple primitif et instinctif; la reconnaissance de la supériorité absolue du rite et de la magie sur l’art et la science. Artaud, de retour de la sierra Tarahumara, ne pourra plus supporter la société mexi­caine. A la fin du mois d’octobre, il rentre en Europe, lourd de ce secret et de ce savoir inad­missible pour les Occidentaux. Dès lors, ni le théâtre, ni la poésie, ni même la religion n’inté­ressent Artaud; seule, l’idée de la magie et son propre envoûtement. Son expérience dans la sierra Tarahumara fut l’occasion d’une rupture totale avec le monde occidental, et Antonin Artaud ne put retrouver ses occupations antérieures. Il part en Irlande d’où il se fait expulser pour attitude scanda­leuse et usage de drogue. Sa vie est désormais ébranlée, son esprit prisonnier de son rêve où la croix de bois des prêtres tarahumaras du Jicuri se confond avec le bâton sacré de saint Patrick. Mais le monde moderne rejette les rêveurs et les vision­naires; et le poète Antonin Artaud mourra dans l’isolement, brûlé de l’intérieur, après bien des années de misère et de souffrances; de l’hôpital à l’asile; enfermé en lui-même, emportant dans la mort le secret de son envoûtement, et sans l’aide du Yumari, la danse funéraire par laquelle les Tarahu­maras aident l’âme à sortir du corps pour parvenir jusqu’à Rehuegachi, au plus haut du ciel.

Jean-Marie Le Clézio, Artaud et le rêve mexicain, Paris, Gallimard, Folio essai, n° 178, 1988, rééd. 1992, p. 227. (Courte citation).

>>> Un article, plus complet sur la question, est disponible sur ce lien: http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/antonin-artaud

Ce qu’il  [ Antonin Artaud ] et que les Indiens ignorent c’est le rejet de tout, du surréalisme, de la science, de la politique, de la raison, de la littérature. Peut-être en trois mots, grâce à l’instituteur, le dieu maigre vêtu de noir déverse-t-il sa haine de la civilisation européenne, sa haine de la psychiatrie et de la médecine en général et de ses progrès.[…] Artaud est le paratonnerre qui doit dévier vers lui la foudre, le Grand Fusible qui va fondre. »

Patrick Deville, Viva, Paris, Seuil, 2014, pp. 157-159. ( Courte citation)

Dialogues entre les espaces de création :

 

Voici des vidéos qui permettent d’une part de comprendre le sens du surréalisme, d’entrer dans ce mouvement et d’en saisir l’extension dans les arts visuels.

 

Prolongements et ressources : 

 

Voici une conférence proposée par Dominique de Courcelles intitulée « El surrealismo en México y Francia »  ainsi qu’une courte conférence sur Luis Buñuel et le surréalisme au Mexique. 

 

Afin de poursuivre la réflexion sur le surréalisme dans le monde, sa circulation, ses extensions, nous proposons le reportage suivant qui questionne la place du surréalisme au Chili. 

  (Re)lire :

 

  • Manifestes du Surréalisme, André Breton, Paris, Gallimard, Folio essais.
  • Les Champs magnétiques, André Breton et Philippe Soupault, Paris, Gallimard, Gallimard/Poésie.
  • Antonin Artaud, « Textes mexicains », Oeuvres, Paris, Gallimard, Quarto, 2004.
  • Octavio Paz, Liberté sur parole, trad. de l’espagnol (Mexique) par Jean-Clarence Lambert et Benjamin Péret. Préface de Claude Roy, Paris, Poésie/Gallimard, 1971. 
  • Octavio Paz, L’Arc et la lyre, trad. de l’espagnol (Mexique) par Roger Munier, Paris, Gallimard, NRF essais, 1993.
  • Jean-Marie Le Clézio, Artaud et le rêve mexicain, Paris, Gallimard, Folio essai, n° 178, 1988, rééd. 1992.
  • Patrick Deville, Viva, PAris, Seuil, Points, 2014, rééd. 2015. 

 

Sources: Youtube, Gallimard, www.benjamin-peret.org, www.revista-iberoamericana.pitt.edu, http://agoras.typepad.fr. Image : Portada del número 4-5, Amerindian Number de la revista Dyn, 1944. “The Design on the cover represents a whale, water-color by James Speck, a young Kwakiutl Indian of Alert Bay, B.C.” Fundación Wolfgang e Isabel Paalen, México. Reprografía: Cecilia Gutiérrez, Archivo Fotográfico iie-unam.
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