Indianités

pexels-photo-751077.jpegMa vie de professeur a commencé en réalité bien avant la France. En Inde, lors d’une mission diplomatique. Au-delà de la vocation enfantine, c’est en Inde que je suis montée, pour la première fois, sur une estrade, devant un tableau noir. J’avais vingt ans. J’ai pris la claque de ma vie, plusieurs claques, à vrai dire, qu’il me serait impossible de résumer en quelques pages. Je tenais déjà, à l’époque, un journal de bord, pour moi, pour mes proches restés loin, pour garder une trace de toute cette expérience. Et puis, il y a eu cette claque-là. Bien plus forte que la mousson, la misère, le Taj Mahal et tous les clichés habituels.

Il fallait bien que cela arrive… mon premier accident de rickshaw. La faute à la pluie diluvienne, et au rickshawallah un peu trop pressé.

JM Road, je reçois un coup de fil: deux de mes élèves ne viennent pas, à cause de la pluie. Je n’ai pas eu le temps de raccrocher, que j’avais déjà l’épaule dans le compteur du rickshaw. Douloureux. Coup de frein trop tardif, bruit de plastique qui explose.  Le conducteur s’écharpe avec le propriétaire de la voiture emboutie. Lui ayant dit que j’étais prof quelques minutes avant, il s’inquiète quand même de savoir si je vais bien. « Mum is God, Dad is God, Teacher is God ». On ne plaisante pas avec l’au-delà. Je bredouille un « oui », le paye en vitesse et m’enfuis avant que ça ne tourne au vinaigre, tout ça en langue marathi bien sûr. Les mots d’amour fusent entre les deux, je suis déjà loin, la police arrive. Trempée, je suis persuadée que mes élèves sont déjà là. Erreur, la pluie en a dissuadé plus d’un. J’attends un peu, tente d’écrire les questions sur le texte de Balzac du jour, de la main droite. La douleur passe, petit à petit, et toujours pas d’élève.

Smitha arrive, pourtant, dans un salwarkameez assorti mais détrempé.

«  Bonjour Smitha, vous êtes la seule à être venue, alors on va garder Balzac pour demain, et on va travailler votre conversation…

– Oui Madame, je n’arrive pas à joindre les autres sur leur téléphone.

– Vous venez de loin?

– Oui, dix kilomètres d’ici.

(Tentant d’alimenter la conversation, tout en faisant abstraction de la douleur qui se diffuse du côté gauche) Ah bon d’accord ! Alors parlez-moi un peu du cours, vous le trouvez difficile? Ca va, malgré tout, au niveau des contenus et de leur apprentissage ?

– Oui, enfin, parfois, la littérature, c’est pas évident. »

Nous discutons un long moment, à propos de choses et d’autres. Elle a une grammaire plutôt correcte, et des expressions déjà bien en place.

« Et sinon vous suivez ce cours pour le plaisir, dans le cadre de perspectives futures? Votre travail, c’est esthéticienne si je me souviens bien ? C’est courageux d’étudier en ayant un travail à côté. Sans compter qu’effectivement, le français est loin d’être une langue facile.

– Oui, mais je ne fais pas ça à plein temps, j’ai une autre activité.

– Ah bon, vous cumulez deux emplois et vous venez quand même aux cours du soir?!

– Non, je m’occupe de mon enfant autiste. Son père est au Qatar. L’enfant est scolarisé mais il ne parle pas. Le reste du temps je vais chez un spécialiste, qui l’aide à progresser. »

Silence.

«  … Je ne connais pas grand-chose à l’autisme, je suis désolée. Je sais qu’il en existe plusieurs formes, mais en France, vous savez, on ne nous apprend pas beaucoup de choses à ce sujet. Il est capable d’interagir avec vous ? Il vous reconnaît ?

– Oui, oui, simplement, il ne parle pas.

– Mais ça doit être terrible alors, de toujours se demander s’il ne veut pas quelque chose, depuis combien de temps il n’a pas bu…

– Oui, je fais très attention, je dois toujours savoir ce qu’il veut, parce qu’il ne demandera pas.

– D’accord, et donc quand vous êtes ici, enfin que vous n’êtes pas avec lui…

– C’est ma mère qui s’en occupe. C’est pour ça, je ne veux pas rater ce diplôme et je voudrais pouvoir avoir « les réponses parfaites » aux textes que nous étudions.  Je veux avoir l’examen avec un 17 ou un 18/20, c’est mon objectif, car quand je viens ici, c’est deux heures pour moi, c’est mon oxygène. »

Cette claque est sans doute l’une des plus importantes de ma carrière. Elle date de dix ans, mais je me souviens m’être promis, ce jour-là, de toujours donner le meilleur de moi-même devant les élèves. De ne jamais les trahir, de ne jamais jouer avec la confiance que nous plaçons mutuellement et réciproquement en nous, à partir du moment où ils franchissent le seuil de ma salle de classe. Une heure de cours est un contrat tacite. Un engagement. Des deux côtés.


Mon enseignement est un acte. Je suis devenue existentialiste bien après avoir lu Sartre. En Inde, sur les bancs de cette université, un jour de mousson, alors que je ne sentais plus mon épaule gauche. 

Ce texte n'est pas libre de droits : Elsa Solal (Palimpsestes, 2017, texte protégé). 
Image @wordpress free picture.

Publicités