Voir l’Inde – Henri Michaux, Louis Malle & Arun Kolatkar

Cet article propose des entrées pour réfléchir au regard que les artistes portent sur un territoire géographique vaste et complexe: l’Inde. C’est à partir des regards de Henri Michaux (écrivain), de Louis Malle (cinéaste) et d’Arun Kolatkar (poète) que nous invitons les étudiants à découvrir la diversité de ce pays. 

Certains s’étonnent qu’ayant vécu en un pays d’Europe plus de trente ans, il ne me soit jamais arrivé d’en parler. J’arrive aux Indes, j’ouvre les yeux, j’écris un livre.

Ceux qui s’étonnent m’étonnent.

Comment n’écrirait-on pas sur un pays qui s’est présenté à vous avec l’abondance des choses nouvelles et dans la joie de revivre ?

Et comment écrirait-on sur un pays où l’on a vécu trente ans, liés à l’ennui, à la contradiction, aux soucis étroits, aux défaites, au train-train quotidien, et sur lequel on en sait plus rien. (…)

La connaissance ne progresse pas avec le temps. On passe sur les différences. On s’en arrange. On s’entend. Mais on ne situe plus. Cette loi fatale fait que les vieux résidents en Asie et les personnes les plus mêlés aux Asiatiques, ne sont pas les plus à même d’en garder une vision centrée et qu’un passant aux yeux naïfs peut parfois mettre le doigt sur le centre.

Courte citation d’Un barbare en Asie, Henri Michaux, 

Paris, Gallimard, L’Imaginaire, 1933 (rééd. de 1967), pp. 99-101.

Quelques années maintenant ont passé, et voilà que l’homme de la rue n’est plus le même. Il a changé ; dans tel pays, moyennement, dans un second, beaucoup, dans un troisième vraiment beaucoup, dans un quatrième, infiniment, à ne pas y croire, à ne pas croire ceux qui y sont allés auparavant, et même ceux qui y vécurent.

Ainsi, en Chine, la révolution, en balayant des habitudes, des façons d’êtres, d’agir et de sentir fixées depuis des siècles, depuis des millénaires, a balayé beaucoup de remarques, et plusieurs des miennes.

Mea culpa. Non tellement d’avoir vu insuffisamment bien, mais plutôt de n’avoir pas senti ce qui était en gestation et qui allait défaire l’apparent permanent.

N’avais-je rien vu, vraiment ? Pourquoi ?

Ignorance ? Aveuglement du bénéficiaire des avantages d’une nation et d’une situation momentanément privilégiées ?

Il me semble que je devais aussi opposer une résistance intérieure à l’idée d’une complète transgression de ces pays, que l’on me prouvait obligés pour y arriver, de passer par l’Occident, par ses sciences, ses méthodes, ses idéologies, ses organisations sociales systématiques.

J’aurais voulu que l’Inde au moins et la Chine trouvent les moyens de s’accomplir nouvellement, de devenir d’une nouvelle façon de grands peuples, des sociétés harmonieuses et des civilisations régénérées sans passer par l’occidentalisation.

Courte citation de la « préface nouvelle » d’Un barbare en Asie, Henri Michaux, 

Paris, Gallimard, L’Imaginaire, 1933 (rééd. de 1967), pp. 12-13. 

L’Inde fantôme : Bombay de Louis Malle (1968)

 

Louis Malle, réalisateur d’Ascenseur pour l’échafaud (1957) ou du Feu follet (1963), crée à l’occasion d’un voyage en Inde une série de sept documentaires : « Il s’agit de sept films d’environ cinquante minutes qui tentent de restituer ce qu’a été pour nous un voyage en Inde de quatre mois, voyage cinématographique, sans plan, sans itinéraire précis, donc improvisé au fil des jours. » (Louis Malle). Si les images de la ville indienne datent parfois, il n’en demeure que les questions que pose le réalisateur français sont d’une grande actualité. 

Pour prolonger, voici cette courte interview de Louis Malle disponible sur le site de l’INA: https://player.ina.fr/player/embed/I04334191/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/560/315/1

Descendant
au plus profond d’eux-mêmes,
coquilles d’oeufs et fleurs mortes,

feuilles sèches et écorces de melons,
capotes et bouts de pain,
os de poulet et épluchures

libèrent enfin leur essence,
exsudent le vin
des choses vaines, expriment

un nectar de grâce
qui inonde
les crevasses de ses talons,

lèche la plante
et la voûte de ses pieds,
oint

la peau calleuse
et s’élève
entre ses orteils.

Courte citation de « Meera », extrait de  Kala Ghoda, Poèmes de Bombay, d’Arun Kolatkar,

trad. de P. Aquien et L. Zecchini, Paris, Poésie/Gallimard, pp. 65-67.

(…)

Ah, but here come the legless hunchback

to beat him to it

and win several lengths.

And nobody’s surprised;

for the speed-king of Bombay comes zipping

and hurling along as usual,

riding his homemade skateboard,

of rude wood

hammered together by a friendly carpenter;

weaving in and out traffic,

cutting across lanes, jumping signals,

and flying over speedbreakers;

pushing the road back, expertly,

with his bare hands,

and with a big grin on his face.

Courte citation de « Breakfast at Kala Ghoda », extrait de  Kala Ghoda, Poèmes de Bombay, d’Arun Kolatkar,

trad. de P. Aquien et L. Zecchini, Paris, Poésie/Gallimard, pp. 208-210.

Lire :

 

  • Kala Ghoda, Poèmes de Bombay, Arun Kolatkar, trad. fr. Pascal Aquien & Laetitia Zecchini, Paris, Poésie/Gallimard, 2007.
  • Jejuri, Arun Kolatkar, NY, New-Yor Review of books, 1974, rééd. 2005.
  • Un barbare en Asie, Henri Michaux, Paris, Gallimard, L’Imaginaire, 1933, rééd. 1967.

Prolonger : 

 

 

Sources: Youtube, France Culture, Arte.tv, La République des livres, Gallimard, Poemhunter.com,Recoursaupoeme.com, INA. Image: @mgxval.
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