« Du désespoir social à l’amour désespéré : le cas de Michel dans Les Deux Étendards de Lucien Rebatet » – Maxime Berges

En 1952, Lucien Rebatet publie dans l’indifférence générale son « roman monumental » Les Deux Étendards [1]. Long de plus de 1300 pages, il suit l’évolution de Michel, un jeune lyonnais qui rejette son héritage petit-bourgeois et catholique pour vivre l’expérience parisienne du début des années 1920. Il côtoie les surréalistes, multiplie les aventures amoureuses avec des prostituées, et dépenses tout son argent en livres et vêtements à la mode, jusqu’au jour où son ami Régis, resté à Lyon, lui confie son secret : il aime et est aimé d’Anne-Marie, une jeune bourgeoise lyonnaise. Tous les deux vivent un amour mystique qu’ils entendent magnifier par une entrée commune dans les ordres. Michel, lors d’un séjour à Lyon, rencontre la jeune fille et en tombe également amoureux. À son retour sur Paris, il se retrouve seul et sombre dans un désespoir des plus profonds. Pour être tout à fait exact, le désespoir l’assaille à l’idée même de quitter la jeune fille :

Hélas ! il allait être six heures et demi, le moment fixé pour la séparation. Tout ce que Michel n’avait pas osé ou su dire se bousculait dans sa tête, si douloureusement qu’il sentait le désespoir l’envahir. [2]

Après quelques temps, il décide de rejoindre le couple d’amoureux à Lyon, et de se convertir au catholicisme. La quête religieuse, représente la première moitié du roman. Par la suite, Michel se détourne de Dieu et redouble de haine envers la religion. Il continue de fréquenter Régis et Anne-Marie malgré tout. Cependant, le conseiller spirituel de Régis l’enjoint à quitter la jeune fille qui troublerait sa vocation religieuse. Michel profite de la solitude d’Anne-Marie pour l’entraîner dans l’athéisme, ils finissent ensemble. Précisons toutefois, et nous développerons ce point par la suite, qu’Anne-Marie tente tout de même de récupérer Régis, vainement. Michel et Anne-Marie, qui ressentent le besoin de fuir la province lyonnaise, partent pour Rome, puis la Turquie, avant d’être rapatriés par la sœur de la jeune fille. Cette-dernière convainc ses parents d’accepter le mariage, pour éviter le scandale. Mais Anne-Marie refuse, elle quitte Michel. Les Deux Étendards se referme sur un dialogue entre Régis et Michel. Nous apprenons alors que le premier s’est engagé dans les ordres et le second dans l’armée. Nous apprenons également qu’Anne-Marie a sombré dans une débauche totale, à la limite de la folie.

Le peu de monde qui s’intéresse à ce roman résume l’histoire en deux mots : il est question d’amour et de religion [3]. De prime abord, le roman pourrait donc s’inscrire dans la lignée de la littérature du désespoir amoureux tel qu’il s’écrivait au XVIe. Le protagoniste, soumis au désespoir par une Anne-Marie inaccessible, recherche l’absolution dans la foi. Il est par ailleurs lui-même une figure christique, son nom de famille étant : Croz, la croix. Cependant, cette lecture nous semble réductrice et inopportune.

En effet, que reste-t-il du désespoir amoureux à la fin ? Est-il double, touchant Régis et Michel, qui ont tous deux perdu Anne-Marie ? Mais le désespoir ne s’est-il pas généralisé ? Anne-Marie n’est-elle pas elle-même tombée dans une forme de désespoir ? Finalement, l’histoire de ce trio n’est-elle pas celle d’un microcosme qui a sombré sous les décombres ? Je propose aujourd’hui d’affiner la qualification des Deux Étendards, d’avancer que l’amour n’est pas un but mais un instrument, que la religion n’est que le symbole de la norme sociale, et que le sujet du livre est l’homosexualité. Le roman raconte l’histoire d’un homosexuel « du placard » [4], qui n’est pas soumis à l’amour mais à la norme, qui est en quête de sa place dans la société et la recherche par le biais de l’expérience amoureuse hétérosexuelle qui représente un fait social et normé. C’est pourquoi nous allons interroger le désespoir amoureux tel qu’il est décrit dans le texte, montrer qu’il est une construction du protagoniste. Nous verrons que ce-dernier souffre plutôt d’un désespoir social qui prend la forme d’une quête de la norme, partagée avec Anne-Marie. Finalement, nous soutiendrons que cette quête mène Anne-Marie et Michel à former un couple qui ne serait rien d’autre qu’un amour désespéré.

Le désespoir amoureux est décrit avec beaucoup de précision dans Les Deux Étendards, dans le cinquième chapitre, « L’amour au corps ». Le titre en lui-même semble annoncer un protagoniste complètement pénétré par le désespoir. L’amour est une maladie, le narrateur évoque une « nausée infinie » [5]. À vrai dire, nous retrouvons tous les lieux communs du genre, à tel point que l’auteur a inséré une note pour se justifier : « Le héros donne évidemment dans le lieu commun. Mais l’auteur n’y peut rien. La douleur la plus sincère tombe dans des poncifs inévitables ». Il laisse son personnage évoluer, ne se posant que comme simple spectateur. Nous assistons ainsi à un Michel qui « s’abandonnait comme un agonisant abruti de souffrances, qui ne peut même plus concevoir la cruauté de son sort » [6], à un Michel qui se dédouble : « – Que s’est-il donc passé ? J’avais la sensation que je ne faisais plus partie de mon corps, que mon âme était derrière, repliée. »[7] La douleur extrême le conduit à un état animal, isolant, constitué de fièvre et autres maux. Cependant, la scission de l’âme et du corps fait écho au titre du chapitre. Si l’amour est au corps, l’âme est ailleurs. Elle est à la création littéraire. En effet, Michel écrit sur son désespoir, grâce à son désespoir, comme tout artiste amoureux qui tend à sublimer ses maux. Le désespoir amoureux est considéré comme un pur produit de littérature, comme une étape obligée pour que le texte fasse œuvre, c’est un morceau de bravoure.

En somme, le désespoir amoureux dont souffre Michel est hypocrite. Sa souffrance est trop exhibée pour être réelle. D’ ailleurs, dès que le narrateur délaisse la description des souffrances intimes de Michel pour reprendre une narration objective de ses actions, la supercherie apparaît évidente : « Rajusté et débarbouillé en trois mouvements, il descendit » [8]. Plus loin, Michel lui-même décale l’objet de sa plainte : il ne s’agit plus alors d’un mal d’amour mais d’un mal d’écriture : « Et pour rien, pour rien ! Pas même une page lisible accouchée par tous ces maux. » [9] L’ambition de Michel est de « tout revivre » [10] de son séjour lyonnais. Tout revivre pour exploiter au mieux cette matière littéraire qu’il juge digne des plus grands romans, pour faire de la littérature donc, pas pour rendre hommage à son être aimée. Michel perd son statut d’amoureux et se fait clinicien : il fait « l’apprentissage du souvenir » [11]. Dès lors, Michel expérimente le désespoir amoureux. Il le construit pour mieux le retranscrire, pour faire état de ses résultats sous forme littéraire. Cela prend la forme de règles que Michel s’impose. Il y en a deux : d’abord il s’interdit de regarder les autres femmes, de peur d’en trouver une plus jolie qu’Anne-Marie, ensuite il s’interdit tout contact social. L’isolement, motif commun à la poésie du désespoir amoureux, sous la plume de Rebatet prend un sens en rupture totale avec la tradition littéraire. Il s’agit ici de s’inventer poète, de vivre la littérature pour mieux en écrire. De même, s’il dit tomber dans la folie, c’est seulement pour faire part de son ambition de la décrire : « Je comprends que bien des hommes ont dû connaître cet état. Je voudrais être plus fort qu’eux, arriver à le transcrire, à le rendre intelligible. » [12] Michel poursuit deux buts : que le désespoir soit visible sur lui, qu’il soit en lui-même une prosopopée du désespoir [13] ; et de parvenir à surpasser les autres auteurs. Nous voyons que la notion d’amour est progressivement évincée au profit du désespoir d’apparat. L’objet de la passion est plutôt son art qu’Anne-Marie. Rebatet opère ainsi une mise en abyme de la construction du désespoir amoureux par le poète qui finalement le ridiculise. En effet, le personnage contemple son propre malheur : « Plus d’une fois, […] il lui était arrivé d’aller se regarder souffrir avec une curiosité qui devenait bientôt complaisance » [14]. Et puis la complaisance au malheur devient satisfaction : « Il n’osait pas se dire qu’à cet instant il était presque heureux » [15] précise le narrateur. Puis encore une fois, au début du chapitre suivant, il achève de déconstruire la véracité du désespoir amoureux en ajoutant : « On n’écrit point aussi laborieusement avec son cœur » [16]. D’autant plus que le narrateur spécifie que si Michel n’a pas conscience de la « cruauté de son sort », il a au moins conscience de son double jeu : « Il ne s’agissait plus de se dédoubler en amoureux souffrant et en littérateur impitoyable, attentif à ne point laisser perdre une si riche matière » [17]. Il existe une distanciation assumée, elle-même « impitoyable », qui relègue l’amour pour Anne-Marie au rang d’instrument au service d’une mise en abyme de la création littéraire : « Mon Anne-Marie à moi, s’il était vrai que je l’ai inventée ? » [18] Anne-Marie appartient à la métadiégèse, Michel l’aliène tout en la déifiant. Mais alors, s’il y a construction, plus ou moins consciente, d’un désespoir amoureux, il faut s’interroger sur les motivations du personnage.

Selon nous, le désespoir est autre, il est social. Le retour à Lyon de Michel, qui doit le rapprocher de son amour, a un impact direct sur sa condition sociale. C’est que, Michel est soumis à deux impératifs qui le condamnent : en province la liberté est restreinte [19], Anne-Marie étant connue à Lyon, elle et Régis doivent rester discrets pour vivre leur amour ; de plus la famille de Michel ne doit pas savoir qu’il a quitté Paris. D’un isolement amoureux, Michel passe à un isolement social. Néanmoins, Michel est accompagné dans son exclusion sociale. Guillaume le Blanc explique que « L’invisibilité sociale n’est pas nécessairement le fait d’une existence solitaire, [qu’]elle concerne également les vies à deux » [20], ici le trio forme un microcosme en marge qui ne peut s’épanouir que dans une société marginale – celle qui se cache. En somme, le désespoir social n’est pas causé par une non-existence au monde social bourgeois. Il est capital de voir que Michel est en quelque sorte aussi exclu de microcosme. Une scène est particulièrement représentative de ce double ostracisme de Michel, exclu de la société et de l’amour :

Le tramway parut. Mais Michel fut séparé d’Anne-Marie par Régis. Dans le fracas de la ferraille, il ne parvenait pas à saisir un mot de ce qu’elle disait. Le grincement des freins, la trompette du receveur le déchiraient. On descendit place de l’Abondance, et on fit halte à l’église Saint-Louis. […] Michel recueillait le moindre mot d’Anne-Marie. […] Mais Anne-Marie ne parlait que pour Régis. […] Michel ne savait plus ce qu’il pouvait attendre, mais il s’incrustait. Il fallait pourtant fuir, il ne restait rien d’autre à faire. Et rien ne serait plus éloquent… Cette dernière pensée lui donna le courage de reculer de quelques pas. Il se glissa dans une ruelle et se mit à courir. [21]

Michel est le « résidu » du trio, il est tenu à l’écart « par Régis » mais aussi par « le fracas de la ferraille », « le grincement des freins » et « la trompette du receveur », c’est-à-dire par la ville elle-même. Il est dans un état de surdité et de mutisme à la fois imposé et consenti, puisque personne ne l’oblige à accompagner le couple. Et cet état ne lui offre qu’une seule échappatoire : la fuite silencieuse. Il s’isole un peu plus encore en quittant la place pour la ruelle, en abandonnant le couple qui est sans conteste son dernier lien avec le monde social. Nous saisissons, à travers la réaction de Michel, toute l’ambiguïté de son rapport à la société, et plus particulièrement à la norme. Régis est le roi, il est un idéal à suivre. Selon la terminologie de Georges Bataille, Régis est l’incarnation du souverain [22] : il est l’allégorie de la norme dominante et dominatrice. Michel, en suivant l’exemple de Régis, en se tournant vers la Religion, tente d’accéder à la norme, cependant il porte en lui, de manière intrinsèque, une hétérogénéité [23] discriminante qui le pousse hors de la société. Michel tend vers un idéal normatif qu’il rejette. Et c’est cette même tension qui est à l’origine du double processus d’aliénation et de déification du personnage d’Anne-Marie. Par analogie, nous pourrions considérer l’amour pour Anne-Marie comme partie prenante à cette recherche de la norme sociale, comme tentative d’échapper à un désespoir social qui découle donc à la fois d’une marginalisation sociale et amoureuse.

Ce qui est intéressant dans l’amour de Michel pour Anne-Marie, c’est l’aveu prématuré, et partagé entre le protagoniste et le narrateur, qui érige Anne-Marie en femme inaccessible. Ainsi, quand le narrateur affirme « Il aimait, et c’était la fille du monde dont il pouvait le moins espérer, imaginer un instant qu’elle l’aimât de retour » [24], Michel confirme : « C’est la femme de ma vie, elle ne rentrera jamais dans ma vie » [25]. Et si, au départ, il se contente d’un constat passif, dans la suite du roman, il entrave lui-même sa conquête de la jeune fille. Nous l’avons dit en introduction, Régis est amené à quitter Anne-Marie, et celle-ci espère un moment le retrouver. Elle demande alors de l’aide à Michel qui accepte. L’acte de Michel est communément compris comme une loyauté extrême pour son ami Régis. Cependant, n’est-ce pas là une excuse pour conserver son amour dans le domaine de l’irréalisable ? Michel fuit encore. Et il en va de même lorsqu’Anne-Marie déclare à Michel vouloir regagner Régis par sa chair : « Je suis prête […] à tout lui offrir et sur le-champ […], c’est mon dernier atout. Mais c’est aussi le meilleur. […] C’est pour moi aujourd’hui une question vitale […]. Je n’ai plus qu’à me faire épouser par Régis.» [26] En somme, Michel court après Anne-Marie qui court après Régis. Le protagoniste et la jeune fille, qui n’ont de cesse d’évoquer leur « esprit fraternel » [27] – ils ne disent jamais « âme sœur », forment pour ainsi dire une seule et même entité littéraire, un seul type : celui de l’ « autre », c’est-à-dire celui qui représente la marge, l’être nécessairement adossé à un pilier dominant par rapport auquel il se définit. Michel et Anne-Marie tente de se raccrocher à une instance qui leur est supérieure en tant qu’elle est plus normée. C’est pourquoi, si traditionnellement, la femme, ici Anne-Marie, est cet « autre » [28], dans Les Deux Étendards, la correspondance entre elle et Michel impose une reconsidération de la notion.

Dans le chapitre « Les chauves-souris », Anne-Marie raconte explicitement sa relation avec une autre jeune femme qu’elle voyait tous les étés, « Chauve-Souris » est son surnom. C’est dans ce même chapitre qu’elle exprime son souhait de retrouver Régis, et sa justification est des moins sentimentales : « Et si la chauve-souris devait revenir bientôt ? Si je savais où elle se trouve ? » [29] La recherche de l’amour hétérosexuel est motivée par la crainte de l’amour homosexuel. Aussi, ce n’est pas juste Régis qu’elle veut conquérir, c’est la norme sociale. L’altérité d’Anne-Marie est marquée par son homosexualité qui constitue son désespoir. Ainsi, le surnom « chauve-souris » renvoie certainement à l’imaginaire commun de l’époque. Il existait alors deux types d’homosexuels : les « invertis-nés » et les « invertis occasionnels » [30]. Ces-derniers devenaient homosexuels, se transformaient, sous l’influence d’un autre inverti [31]. Or la chauve-souris est le vampire, mais dissimulé. Il a le pouvoir de transformer et de transmettre son mal. Anne-Marie serait ainsi une brèche explicite de la pénétration homosexuelle dans le roman mais qui servirait avant tout de trompe-l’œil. Michel ne devient pas homosexuel à cause d’Anne-Marie, il l’est depuis le début du roman, ce qui explique son désir de construire un désespoir amoureux causé par une femme. Cependant, son homosexualité n’est jamais définie, jamais explicite, c’est pourquoi on ne peut le comprendre que par un jeu de correspondances et de symboles sur lesquels je n’ai pas le temps de m’arrêter. Je signalerai seulement ce rêve assez explicite et significatif, bien que ponctuel :

Avoir veillé sans fin en sondant les destinées suprêmes de l’être, pour que votre sommeil soit peuplé par des rugbymen néo-zélandais, les « All Blacks » matchant funambulesquement dans les limbes de votre crâne ; et jusque dans ce tunnel de la conscience, être tyrannisé par la honte de suivre passionnément un tel spectacle, de se confondre devant lui avec la foule des porcs à deux pieds ! [32]

L’idée d’être « tyrannisé par la honte » souligne la souffrance et la violence que représente la marge sociale. Le fait qu’Anne-Marie soit ouvertement lesbienne focalise l’attention sur elle, ce qui a pour conséquence un effacement d’allusions à l’homosexualité de Michel. En somme, il se conforme à l’analyse que fait Léo Bersani à propos de la relation entre inverti et lesbienne : le transfert vampirique qui s’opère est que Michel devient lesbienne, pour ainsi dire il se transforme en la femme qu’Anne-Marie recherche [33], lui demandant à plusieurs reprises, quand ils font l’amour, s’il fait mieux les choses que la « chauve-souris » : « — … Mon petit cœur, veux-tu que je recommence ? Tu aimes, dis-moi ? Mais la Chauve-Souris faisait mieux ? Dis ? Elle faisait mieux ? » [34], ou encore, je cite : « — La Chauve-Souris, elle faisait comme ça ?… comme ça ? » [35]. Ainsi, bien que Michel et Anne-Marie finissent ensemble, ce n’est que par le jeu d’une peur réciproque d’échapper à la norme. Michel et Anne-Marie aiment dans une optique sociale. Par exemple, la première fois qu’il décrit Anne-Marie, il ne se demande pas si elle lui plaît, mais si elle plairait aux parisiens. En somme, les personnages ne sont pas désespérés parce qu’ils aiment, mais aiment parce qu’ils sont désespérés. Et ce désespoir n’est plus amoureux mais social. Marcel Jouhandeau, dans De l’abjection [36], soumet l’idée qu’un homosexuel, pour être accepté dans la société, n’a le choix qu’entre aimer une femme et aimer Dieu, car par essence, l’homosexuel est l’incarnation du diable. Se retrouver entre inverti et lesbienne athées est une réponse au désespoir social [37], à « l’impossibilité d’un amour heureux » [38]. Nous pouvons donc avancer que si l’amour pour Anne-Marie souffre de la même tension que le rapport de Michel à la religion, c’est que l’exclusion de ce-dernier est d’abord le fruit de sa sexualité. Par ailleurs, l’histoire même de leur couple est habitée par deux forces : à la fois tentés par « le pouvoir hypnotique de la domination » [39], c’est-à-dire par un désir de se soumettre à la norme, et par « une espèce d’entêtement dans le pire » [40], le pire étant ce hors-norme intrinsèque. De peur que leur amour ne soit pas accepté par la société lyonnaise, en partie à cause de l’absence de condition de Michel, ils fuient en Turquie ; cependant cette peur n’est qu’un prétexte puisque lorsqu’ils sont rapatriés et que leur mariage est accepté, Anne-Marie quitte Michel. La pulsion inhérente à l’homme surpasse toute construction sociale. Les deux se confinent dans une hétérogénéité totale. Michel s’engage dans l’armée, foyer d’êtres infâmes ; Anne-Marie sombre et n’est plus finalement qu’une « petite garce folle et vicieuse, par-dessus le marché certainement droguée » [41] aux yeux de sa famille. La chute finale des amants est à saisir sous deux angles. Elle est d’abord révélatrice de ce désespoir social auquel seul un amour désespéré semble pouvoir répondre : la sœur d’Anne-Marie qualifie les fiançailles de cette-dernière de « ‘mariage inespéré’ » [42]. Toutefois, la chute finale souligne aussi une volonté de la part des amants d’éclipser leur sexualité : l’élément caractéristique de leur hétérogénéité à la fin du roman n’est précisément plus leurs mœurs mais leur position sociale.

Pour conclure, l’amour est donc l’expression ultime de la fuite. Rebatet réemploie le motif du désespoir amoureux comme une illusion hétérosexuelle, il le détourne pour en faire un instrument qui sert à se sauver de sa condition, en offrant une apparence d’amoureux exemplaire. Aussi, le désespoir amoureux est une construction littéraire produite par le protagoniste qui vit sa littérature. L’amour hétérosexuel n’est donc plus à considérer comme une finalité ou comme un but car l’amour n’est plus la cause du désespoir, il en est la réponse. En effet, le réel désespoir dans Les Deux Étendards est social, il prend la forme d’une sortie de la structure sociale dont l’origine est l’homosexualité. Celle-ci condamne au désespoir social car elle condamne à la marge. C’est pourquoi Michel et Anne-Marie n’ont comme espoir salvateur que leur simulacre d’amour qui est une réponse désespérée à une tentative incessante, mais également impossible, d’entrer dans la norme sociale.

Cette communication a été faite par Maxime Berges dans le cadre de l'après-midi d'étude sur "Le désespoir amoureux", organisée par les étudiants en Master 1 études littéraires de l'Université Bordeaux Montaigne: http://heyevent.com/event/iqaz4caou2wfua/journee-detude-le-desespoir-amoureux-organisee-par-le-master-recherche-en-etudes-litteraires. Tous droits réservés: Maxime Berges. Image libre de droits, proposée par l'auteur de cet article. 

Notes: 

[1] Rebatet, Lucien, Les Deux Étendards (1951), Paris, Gallimard, 1991. Nous nous référerons à cette édition sans autre indication que de page.

[2] Op. cit, pp. 129-130.

[3] Voir l’introduction de Pascal Ifri, « Les Deux Étendards » de Lucien Rebatet : dossier d’un chef-d’œuvre maudit, Lettera, Lausanne, L’Âge d’homme, 2001, pp. 7-13.

[4] Eve Kosofsky Sedgwick, Epistémologie du placard, trad. par Maxime Cervulle, Paris, Amsterdam, 1990, rééd. 2008.

[5] Op. cit, p. 135.

[6] Op. cit, p. 145. Voir la note 1.

[7] Op. cit, p. 148

[8] Op. cit, p. 137.

[9] Op. cit, p. 145.

[10] « Un seul but importait : tout revivre », op. cit, p. 144.

[11] Id. Nous soulignons.

[12] Op. cit, p. 147.

[13] « Cela se voyait donc, comme une maladie. Il eût été incroyable que cela ne se vît pas. », Op. cit, p. 143.

[14] Op. cit, p. 147.

[15] Op. cit, p.  152.

[16] Op. cit, p. 158.

[17] Op. cit, p. 156.

[18] Op. cit, p. 177.

[19] « Nous n’avons pas la même liberté qu’à Paris. » avoue Régis, p. 118.

[20] Guillaume Le Blanc, Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Seuil, 2007, p. 195.

[21] Op. cit, p. 759.

[22] Georges Bataille, « La Structure psychologique du fascisme », in Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, p. 351.

[23] Ibid., p. 344.

[24] Op. cit, p. 136.

[25] Op. cit, p. 137.

[26] Op. cit, p. 978.

[27] «Comme nos cœurs et nos esprits sont frères ! », op. cit., p. 137.

[28] Voir l’introduction de Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, I, Paris, Gallimard, 1949, pp. 11-32.

[29] Op. cit, p. 978.

[30] François Porché, L’Amour qui n’ose pas dire son nom (Oscar Wilde), Paris, B. Grasset, 1927, pp. 66-67.

[31] Id.

[32] Op. cit, p. 162.

[33] Sans pour autant qu’elle-même devienne un homme : Michel s’extasie devant la féminité d’Anne-Marie, « — Extraordinaire créature ! Et c’est une femme, une vraie femme ! », p. 133. Voir Léo Bersani, Homos : repenser l’identité, traduit par Christian Marouby, Paris, Éd. O. Jacob, pp. 160-161 : «(…) étant donné l’hétérosexualisation intransigeante de l’homosexualité proposée par Proust, il faudrait dire que Charlus l’inverti féminin est en réalité un homme désirant une femme, car ce ne peut être qu’en devenant une lesbienne que Charlus peut devenir l’homme capable de désirer la femme en Jupien. »

[34] Op. cit, p. 1226.

[35] Id.

[36] Marcel Jouhandeau, De L’Abjection, L’imaginaire, Paris, Gallimard,1932, rééd. 2006.

[37] Léo Bersani, op. cit., p. 129 : « [la femme à l’intérieur de l’homme homosexuel] pourrait inspirer en lui un scénario complexe d’oralité selon lequel son homosexualité trouverait sa plus grande satisfaction, aussi étrange que cela puisse paraître, avec une lesbienne. »

[38] Op. cit, p. 162.

[39] Virginia Woolf, Trois guinées, trad. V. Forrester, Paris, Editions des femmes, 1977, p. 200, cité par Pierre Bourdieu dans La Domination masculine, Paris, Seuil Points, 2014, p. 13.

[40] André Gide, L’immoraliste,Paris, Mercure de France, Folio, 1902, rééd. 1999, p. 173.

[41] Op. cit, p. 1291.

[42] Id.

 

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